Espace: pour des politiques publiques à la hauteur des enjeux, Fabien Albert*

Le secteur spatial n’échappe pas aux logiques de rentabilité au détriment de la nécessaire indépendance européenne dans ce secteur clé. Au-delà des enjeux économiques énormes, c’est tout le progrès de la connaissance de l’Univers, façonnant notre vision du monde, notre réflexion philosophique et nos pratiques artistiques, qui est en jeu.

La sonde européenne Rosetta

La sonde européenne Rosetta

L’essor de l’industrie aérospatiale ouvre des potentialités de développement industriel, d’innovations sociales et de créations d’emplois sans précédent. Mais tous les moyens ne sont pas mis en œuvre pour y parvenir. Grâce au développement d’un programme spatial né au début des années soixante, la France est devenue en 1965 le troisième pays, après l’Union Soviétique et les États-Unis, à envoyer, de manière autonome, un satellite dans l’espace ; c’est actuellement le seul pays de l’Union Européenne maîtrisant les technologies spatiales depuis les activités lanceurs, jusqu’à la fabrication et l’exploitation de satellites.

À partir de ce savoir-faire, des coopérations européennes ont ensuite pu se développer, comme dans les télécommunications (EUTELSAT) ou encore la météorologie (EUMETSAT). Il en a été de même, plus récemment, avec les programmes Galileo de navigation et GMES de surveillance pour l’environnement et la sécurité, qui marquent l’implication de l’Union européenne (UE) dans le domaine spatial. L’Europe s’est avérée être également l’échelon le plus pertinent pour les programmes d’exploration, comme en témoigne la réussite de l’ATV, vaisseau cargo européen ravitaillant la station spatiale internationale ISS.

LANCEURS, SATELLITES; D’INDISPENSABLES FINANCEMENTS PUBLICS

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Ariane 5 au Bourget.

Le domaine spatial européen est cependant marqué ces dernières années par la part croissante prise par le secteur privé et la montée en puissance de concurrents au niveau mondial. Dans ce contexte, les évolutions récentes d’AIRBUS Group(1) (ex EADS), sont inquiétantes. En effet, le rôle des états actionnaires s’est considérablement affaibli (ces derniers ont même abandonné tout droit de vote ou de veto au sein du groupe européen et le capital flottant du groupe avoisine les 70 % aujourd’hui!). Dans ces conditions, la logique financière à l’œuvre a entraîné le secteur dans des plans de restructuration et de suppressions massives d’emplois mettant en péril de développement de la filière.

La France, via le centre spatial guyanais (CSG) et la société Arianespace (en charge de la commercialisation et de l’exploitation des systèmes de lancement spatiaux développés par l’Agence spatiale européenne (ESA), joue un rôle pivot concernant les activités lanceurs (Arianespace représente près de 60 % des lancements mondiaux). Les lanceurs actuellement utilisés sont :

• Ariane 5: jusqu’à 10 tonnes en orbite géostationnaire (et 20 tonnes en orbite basse) ;

• Soyouz: jusqu’à 3 tonnes en orbite géostationnaire ;

• Véga: jusqu’à 1.5 tonnes en orbite basse.

Cependant, ces dernières années, les investissements au niveau européen ne sont pas à la hauteur des enjeux. Avoir choisi de ne conserver qu’un seul et unique lanceur, Ariane 5, était une erreur stratégique regrettable. Ainsi un accord avec les Russes pour l’utilisation du lanceur certes fiable, mais vieillissant, Soyouz a été privilégié pour des raisons budgétaires, à la place d’une mise au point d’une évolution d’Ariane 4, abandonnée. Dans un contexte de plus en plus concurrentiel, avec notamment les lanceurs longue marche chinois et américain SpaceX, il s’avère indispensable pour l’Europe de se doter d’une famille de 3 lanceurs modernes (Ariane 5, Ariane 6, Véga) permettant d’assurer pour un prix intéressant(2) le lancement de tous les types de satellites et par conséquent de garantir son indépendance d’accès à l’espace.

GALILEO: UN OUTIL DE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE PERMETTANT DE SE LIBÉRER DE L’EMPRISE AMÉRICAINE DU SYSTÈME GPS

Le programme Galileo (le « GPS » européen), dont le but est de mettre un terme à la dépendance de l’UE aux systèmes de navigation par satellite sous contrôle militaire, et plus particulièrement au GPS américain. C’est essentiel pour le développement économique européen ainsi que pour son indépendance stratégique. En effet, aujourd’hui, 7 % du PIB de l’Europe repose sur des produits et des services utilisant les signaux de navigation par satellite fournis par le système américain GPS. L’impact économique global du programme Galileo est estimé pour les 20 prochaines années, pour un investissement de l’ordre de 8milliards sur la même période, à environ 90 milliards d’euros (le marché des systèmes de navigation par satellite devrait doubler d’ici à 2020 et atteindre à lui seul 244 milliards d’euros(3)).

Ce programme a malheureusement connu de nombreuses difficultés et pris beaucoup de retard: il faudra en effet attendre 2020 (au lieu de 2014 comme prévu initialement), quand les 30 satellites de la constellation seront opérationnels, pour avoir un service de haute précision disponible à tout moment, partout dans le monde. Le projet Galileo a connu ces dernières années de nombreuses difficultés, financières et techniques. Le financement du projet était initialement aléatoire, l’UE ayant privilégié au départ le financement par PPP (Partenariat Public Privé). Fin 2013, le Parlement européen a enfin validé définitivement son financement – public – jusqu’en 2020, du fait notamment de l’incapacité du secteur privé à s’entendre sur la prise en charge du financement à long terme. Par ailleurs, certains choix discutables de l’Union européenne, comme l’attribution du contrat de fabrication des satellites à la société allemande OHB (n’arrivant pas aujourd’hui à tenir ses engagements), plutôt qu’aux sociétés réputées comme Thales Alenia Space et EADS-Astrium auront retardé également la mise en œuvre de ce projet essentiel.

Le développement du secteur spatial, de l’emploi et des multiples compétences et savoir-faire qu’il représente est plus que jamais un investissement d’avenir. Par ailleurs, la puissance publique est la seule qui puisse assurer la pérennité de ce secteur stratégique, dont on ne pourrait se passer par temps de crise. À l’instar de l’exploration de la Terre dans le passé, l’exploration spatiale est un outil formidable permettant de faire progresser les connaissances scientifiques (dans des domaines aussi variés que les matériaux, la biologie, la physique fondamentale), de mieux comprendre certains phénomènes comme les évolutions du climat et même d’être un outil d’aide à la décision dans des domaines aussi divers que ceux de l’agriculture.

Fabien Albert est syndicaliste.

(1) Maison mère d’ASTRIUM (Airbus Defense and Space), qui conçoit, développe et fabrique des satellites artificiels, des infrastructures orbitales et des systèmes de lanceurs. Il fournit également des services liés à l’espace.

(2) Ce que ne permet pas toujours le lanceur lourd Ariane 5, devant embarquer 2 satellites pour être compétitif.

(3) http://ec.europa.eu/commission_2010- 2014/tajani/priorities/satellitenavigation/ index_fr.htm

(4) Certains opérateurs de satellites européens ont opté, pour certaines mises en orbite, pour les services de concurrents d’Arianespace, ce qui a provoqué un certain émoi.


Logo_ESA

L’AGENCE SPATIALE EUROPÉENNE (ESA)

L’Agence Spatiale Européenne (ESA) compte 20 États membres. Elle coordonne les ressources financières et intellectuelles de ses membres, et peut ainsi entreprendre des programmes et des activités qui vont largement au-delà de ce que pourrait réaliser chacun de ces pays à titre individuel. Que fait l’ESA? L’ESA a pour mission d’élaborer le programme spatial européen et de le mener à bien. L’agence travaille également en étroite collaboration avec des organisations spatiales hors d’Europe de manière à ce que les bienfaits de l’espace profitent à l’humanité entière.

L’ESA fonctionne sur la base d’un retour géographique, c’est-à6dire que la somme versée par un État membre est approximativement affectée à l’industrie spatiale de ce pays dans le cadre

des développements effectués. Le budget européen est relativement faible puisqu’il représente l’équivalent du prix d’un ticket de cinéma par citoyen d’un État membre de l’ESA. Aux États-Unis, les investissements consacrés aux activités spatiales civiles sont presque quatre fois plus élevés.

Budget : 4,28 milliards d’euros (2013)

Effectifs : 2 000 personnes ( 34 000 en incluant les prestataires et sous-traitants)

RÉFORMER LA GOUVERNANCE DE L’ESA ?

QUELQUES PISTES PROGRESSISTES :

Pour que l’Union Européenne puisse retrouver une politique spatiale ambitieuse, les agences doivent reprendre la main sur les industriels privés et se doter de règles de solidarité comme :

– Alors qu’ils ont très largement profité d’années « bénies » pour remonter d’importants dividendes à leurs actionnaires, les industriels doivent aujourd’hui participer, y compris sur fonds propres, à relancer la politique spatiale européenne. Si ceux-ci n’acceptent pas cette responsabilité, alors les États devront envisager derenationaliser nos entreprises, comme cela s’est fait dans le secteur bancaire de certains pays.

– Comment envisager la garantie d’avenir de l’E.S.A. sans obtenir des États membres l’obligation de lancement de leurs satellites institutionnels par la famille de lanceurs européens (4) ? Une directive allant dans ce sens doit être mise en place rapidement Une charte de coopération industrielle devrait être mise en place afin d’endiguer une profitabilité sans cesse accrue et opposée à une industrie stratégique avec la nécessité d’investissements lourds constants.

CONTRÔLER L’USAGE DES FINANCEMENTS PUBLICS

Les financements viennent en large majorité des États membres. Ainsi il serait intéressant, qu’à l’instar de la DGA (Direction Générale de l’Armement), ces derniers aient un droit de regard sur les marges brutes réalisées par les industriels percevant des financements publics européens et que l’ESA puisse contrôler les fonds qu’elle verse aux industriels de l’Espace sur les produits qu’elle leur commande. En effet, l’argent public investi doit servir l’investissement, l’emploi, la formation, l’innovation et en aucun cas ne doit servir à augmenter les dividendes servis aux actionnaires des sociétés concernées.

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