Au Parlement européen comme ailleurs, une force de dénonciation et de proposition, JACKY HÉNIN

Jacky Hénin nous livre son expérience d’élu au parlement européen. Il montre la difficulté du combat à mener, long et ingrat, mais nécessaire et à ne surtout pas déserter. Il donne une série d’exemples concrets pour apprécier les rapports de forces et les leviers d’actions possibles.

Progressistes : Après 6 ans de mandat, quel bilan?

Jacky Hénin: C’est toujours compliqué de faire un bilan. Nous sommes un tout petit groupe parlementaire et tous les projets portés par les députés de notre groupe, tous les amendements proposés, souvent rédigés avec les syndicats, sont quasi systématiquement retoqués par la droite et les socialistes.

Par exemple, nous avions mobilisé les syndicats pour moderniser les directives Seveso, informer davantage dans les entreprises, ouvrir des droits nouveaux aux salariés, assurer un contrôle renforcé de la puissance publique, etc. Seules des avancées mineures ont été retenues. Décevant, mais c’était déjà ça. Car la vie nous a montré que même ultraminoritaires, même s’il est très difficile de faire bouger quoi que ce soit, on peut freiner le rouleau compresseur, faire avancer quelques idées importantes et faire comprendre aux citoyens qu’il faut s’emparer des sujets pour espérer influencer les orientations choisies. C’est difficile, long et un peu ingrat, mais c’est comme cela qu’on construit le rapport de forces, qu’on mène les luttes au fond et qu’on finit par obtenir des victoires.

Après, évidemment si on avait un groupe de cinquante députés, on pourrait faire beaucoup plus, être plus audibles, peser. Mais dans tous les cas il est important d’être présent.

Progressistes: Comment joue la question nationale dans l’échiquier européen? Où situer la frontière?

J.H. : On parle de refonder l’Europe. La refonder, ce n’est pas la changer, mais en changer. Les fondations mêmes de celle que nous avons en font un instrument objectivement au service des détenteurs de capitaux, non à celui de la construction d’un territoire de coopération entre les peuples. Dans cette situation, on doit certes se battre pour gagner de nouveaux droits pour les citoyens et les travailleurs d’Europe, mais il est indéniable que le plan national reste fondamental. C’est celui de nos acquis sociaux et politiques, celui qui permet encore de porter du progrès et de protéger la population des mauvais coups du capital. Dans l’état actuel du rapport des forces, les débats sur les prérogatives pertinentes pour l’Europe ou pour les états membres ne visent qu’à donner un peu plus au capital, et donc toute autre voie qu’une union de nations libres est dangereuse.

C’est pour cela que la France doit garder la possibilité de voter des lois plus protectrices, plus restrictives que ce qui est décidé à Bruxelles. D’autant que la France est un pays qui compte en Europe, et que les initiatives que nous prenons sont regardées avec intérêt et peuvent – si elles sont bien ficelées – avoir valeur d’exemple.

Progressistes : Comment le groupe des eurodéputés de la Gauche unie européenne-Gauche verte nordique (GUE-NGL), dont vous êtes membre, participe-t-il à l’évolution de ce rapport de forces?

J.H.: Il pourrait apporter bien plus. Et pour évaluer son apport – qu’on voudrait plus riche – il faut rappeler ce que c’est. C’est un groupe divers, qui rassemble des communistes, des écologistes des altermondialistes, toutes les sensibilités de la gauche radicale en Europe. Cette diversité est une force car elle crée de l’échange et de la réflexion. Mais elle amène aussi souvent à des positions trop consensuelles, trop mesurées, pas toujours combatives à la hauteur des attentes populaires. Dans la Grèce en crise, Alexis Tsipras et sa coalition Syriza ont su choisir un mode d’expression ferme, qui leur a permis de se faire entendre. De même en France pour le Front de gauche de la présidentielle 2012. Et d’ailleurs l’audience de quelqu’un comme Daniel Cohn-Bendit, quelle que soit la teneur de ses propos, montre que l’on peut être eurodéputé et ne pas être inaudible. Au Parlement européen comme ailleurs, notre gauche doit être une force de dénonciation et de proposition, non une gauche de consensus mou.

Progressistes: Vous avez fait partie des commissions industrie, énergie et recherche du Parlement sortant. Avec la crise, on a vu revenir le terme de « politique industrielle», qui était devenu un gros mot. Qu’est-ce qui a changé?

J.H. : Même les libéraux ont été obligés de reconnaître que la stratégie de Lisbonne –faire de l’Union l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde, c’est-à-dire parier sur la seule très haute technologie et laisser massivement partir les usines–avait été une catastrophe. Mais même si le discours a un peu changé, l’idée reste bien ancrée que c’est au marché de décider qui doit vivre ou mourir. L’exemple le plus frappant est celui de la sidérurgie. Pour soutenir son incroyable essor industriel, la Chine consomme la moitié de la production mondiale d’acier. Du point de vue capitaliste, il n’est alors plus rentable d’en produire en Europe. Sauf que l’acier est indispensable à la construction, aux transports, à l’industrie, à des activités qui sont cruciales pour l’Europe. Perdre la maîtrise de l’acier, c’est brader l’avenir. La soi-disant politique industrielle de la Commission et du Conseil européen passe complètement à côté de cet enjeu. Il faut protéger ce qui est indispensable à la vie de nos concitoyens, l’industrie pharmaceutique, l’électronique, les réseaux de transport et l’industrie au sens large, qui structurent le territoire et entraînent énormément d’emplois induits.

Nous avons besoin de coopérations à l’échelle européenne sur ces sujets. L’exemple d’Airbus montre que, quand les Européens unissent leurs forces, ils peuvent se construire un avenir. à l’inverse, quand chacun négocie ses approvisionnements en matières premières pour l’énergie ou l’industrie seul à seul avec la Russie ou d’autres fournisseurs, l’Europe entière est pieds et poings liés. Et puis il y a des enjeux comme celui de la relocalisation: rapprocher production et consommation, ne plus produire en Pologne un yaourt destiné à être consommé en Bretagne, tout cela mérite une réflexion à l’échelle de notre petit continent.

Progressistes: La fonction publique européenne est-elle dimensionnée pour assumer cette mission?

J.H. : Il faut savoir de quoi on parle. L’Union distribue certes beaucoup d’argent public, mais elle le fait en grande partie à travers les états et administrations locales. En France, ce sont par exemple les régions qui administrent le gros des aides européennes.

Il y a un intérêt à ce qu’il y ait une fonction publique européenne solide uniquement s’il s’agit pour elle d’assurer des équilibres, de taper sur les doigts de ceux qui utilisent mal l’argent public, de récompenser ceux qui l’utilisent pour le bien commun. Uniquement s’il s’agit de tirer vers le haut les réponses aux besoins de populations. On peut imaginer de nombreux services publics européens pertinents, mais la condition première à tout projet de ce type est qu’il soit conçu pour apporter un progrès, pas pour sabrer dans les effectifs nationaux ou préparer une privatisation. D’autre part il faut noter qu’on reproche souvent à l’Union européenne sa bureaucratie tatillonne. Mais il est normal que ceux qui touchent de l’argent public aient à rendre des comptes sur l’utilisation qu’ils en font. Actuellement, c’est plutôt la distribution d’argent public sans contrôle ni contrepartie qui doit nous préoccuper.

Progressistes: Avec le programme Horizon 2020, la Commission Européenne prétend parier sur des technologies «génériques» – comme les nanotechnologies, les biotechnologies ou la robotique – pour porter une «réindustrialisation par l’innovation». Que dites-vous de cela?

J.H.: Nous avons besoin d’une industrie moderne qui fasse la part belle à l’intelligence humaine. Cela veut dire une industrie connectée à la recherche, sans pour autant que la recherche technologique n’étouffe la recherche fondamentale. Cela veut dire une industrie que l’on protège contre la concurrence effrénée qui ne mène qu’à la régression salariale, réglementaire, sociale et environnementale et étouffe toute réflexion et tout progrès. Cela veut dire aussi faire émerger un sens de l’intérêt général et ne pas distribuer l’argent public seulement en fonction des équilibres et répartitions entre états membres, entre régions, entre lobbies, mais bien en fonction de l’utilité des projets et des besoins d’aménagement des territoires. Cela veut dire enfin faire de l’éducation un vrai sujet de coopération à l’échelle européenne. Car l’âge des études est particulièrement adapté pour permettre la rencontre et l’enrichissement mutuel. On est en train de remplacer les bourses Erasmus – qui permettent de partir faire une année d’études supérieures dans un autre pays européen – par un prêt. Ce n’est pas la même chose! On fait tout pour pousser les jeunes à financer leurs études et leur vie étudiante par l’emprunt, mais cela revient à commencer sa vie professionnelle avec un énorme fil à la patte, le contraire de l’émancipation dont doit être synonyme cette période de la vie. On ne fera pas d’innovation sans investir dans le savoir.

Progressistes: Le 25mai prochain auront lieu les élections européennes. Que peut-on attendre de la nouvelle assemblée?

J.H.: Tout dépendra bien entendu des rapports de forces. Néanmoins il ne faut pas attendre de miracles. Les députés européens ne distribuent pas de subventions, n’exercent pas de pouvoir exécutif, ils corédigent les lois et directives européennes avec la Commission et le Conseil. Le budget de la période 2014-2020 a été établi par les états membres fin 2013, en recul par rapport à la période précédente et attribué à 45% aux aides à l’agriculture productiviste souvent destructrice de l’environnement de la Politique agricole commune. Dans l’état actuel, le prochain Parlement n’aura quasiment aucune marge de manœuvre financière. Ce d’autant que chaque état membre cherche à maximiser son taux de retour, sans considération de solidarité ni priorité politiquement assumée. Cette question de l’argent et des moyens est primordiale. Il n’y a aujourd’hui aucune mise à contribution du capital et tant que ça ne bougera pas, il n’y aura pas de financement à la hauteur des moyens.

En vérité, si l’on veut porter du progrès en Europe, nous devons avec nos partenaires – il y a désormais des Fronts de Gauche ou équivalents dans tous les pays d’Europe – pousser à des constructions qui servent l’humain. Des constructions à mettre en œuvre hors du cadre des paralysantes institutions européennes actuelles, mais définies avec les travailleurs et citoyens, dans le souci réel de la démocratie. C’est uniquement ainsi que l’on peut espérer faire bouger les choses dans le bon sens en Europe, que l’on peut espérer refonder l’Europe.

JACKY HÉNIN est membre de la commission Industrie, recherche et énergie du Parlement européen.

Entretien réalisé par Sébastien ELKA

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