Le réchauffement climatique : sans l’ombre d’un doute, AMADOU THIERNO GAYE

AMADOU THIERNO GAYE, expert du GIEC pour l’Afrique de l’ouest, attire l’attention sur les faits physiques constatés et les extrapolations issues de diverses simulations effectuées par nombre de scientifiques à travers la planète.

Le dernier rapport du Groupe 1 du GIEC (Groupe intergouvernemental d’Experts sur l’Évolution du Climat) portant sur les Bases physiques de la Science du Climat a été publiquement présenté et approuvé le 26 septembre 2013 à Stockholm en Suède. Ce rapport est fondé largement sur le rapport d’évaluation numéro 4 de 2007, les rapports spéciaux subséquents tels que le rapport spécial sur la gestion du risque des événements extrêmes pour l’Amélioration de l’adaptation au changement climatique (SREX) et leur incorpore les nouveaux résultats de la recherche. En attendant les prochains rapports des Groupe 2 (Vulnérabilité Adaptation) et Groupe 3 (Atténuation), que peut-on d’ores et déjà retenir de ce rapport, rédigé par plus de 250 auteurs répartis dans une quarantaine de pays, avec plus de 54000 commentaires de toute la communauté?

Bon nombre de personnes de tous bords s’interrogent : quelle confiance peut-on raisonnablement accorder à ces résultats ?

INCERTITUDE ET NIVEAU DE CONFIANCE

Le niveau de confiance ou les incertitudes sur l’évaluation de l’état des connaissances scientifiques publiées s’exprime qualitativement (très faible, faible, moyenne, haute, très haute confiance) et quantitativement de manière probabiliste (exceptionnellement invraisemblable, invraisemblable, très invraisemblable, invraisemblable, presque aussi vraisemblable que non, vraisemblable, très vraisemblable, virtuellement certain). Autrement dit tous les résultats n’ont pas le même niveau de certitude aux yeux des auteurs bien que quelques états de fait (presque évidents) soient analysés sans qualifier le niveau d’incertitude. Il est donc plus facile de distinguer ce qui relève de certitudes de ce qui reste encore purement spéculatif. À partir de là peut-on parler de catastrophisme que certains insinuent souvent en parlant de la manière dont les changements climatiques sont traités? Il est donc nécessaire de distinguer le traitement qui est fait essentiellement dans la presse grand public (que tout individu peut apprécier en rapport avec sa grille de valeurs) et le contenu des différents rapports, fruits d’évaluations critiques, qualitatives, quantitatives et documentées de la littérature scientifique.

LES FAITS

Cela dit, quels sont donc ces faits qui s’imposent à nous ? Même aux spécialistes autodéclarés et autres sceptiques ? Nous ne reprenons ici que les conclusions caractérisées par un important niveau de confiance.

Le rapport a conclu que le réchauffement du système climatique est sans équivoque, et depuis les années 1950, plusieurs changements observés sont sans précédents sur des décennies et millénaires : l’atmosphère et les océans se sont réchauffés, les quantités de glace et neige ont baissé, le niveau de la mer s’est élevé et les concentrations de gaz à effet de serre ont augmenté. Le rapport constate avec une très grande probabilité (virtuellement certain) que la basse atmosphère (troposphère) se réchauffe depuis le milieu du XXe siècle tandis que la haute atmosphère (stratosphère) se refroidit, autre confirmation de l’accentuation de l’effet de serre. Il est tout aussi virtuellement certain que la couche supérieure de l’océan (0-700 m) s’est réchauffée de 1971 à 2010 et s’est vraisemblablement réchauffée de 1870 à 1971.

En analysant les tendances de la moyenne globale combinée des anomalies de température à la surface de la terre et de l’océan, il ressort que les 3 dernières décennies ont été successivement plus chaudes que les décennies précédentes depuis 1850 montrant que d’une décennie à une autre, on atteint un nouveau palier de réchauffement de la Terre.

Sur les deux dernières décennies le Groenland et l’Arctique ont perdu de la masse de glaciers. Le taux d’élévation du niveau de la mer depuis le milieu du XIXe siècle (1,7 mm/an entre 1901 et 2010, 2 mm/an entre 1971 et 2010 et 3,2mm/an entre 1993 et 2010 soit 0,19 m sur la période 1901-2010) a été plus large que le taux moyen des deux derniers millénaires. Les concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre tels que le dioxyde de carbone, le méthane, et l’oxyde d’azote ont augmenté pour atteindre des niveaux sans précédents au cours des 800 000 dernières années. Le dioxyde de carbone a augmenté de 40 % par rapport à la période préindustrielle à travers principalement les émissions des combustibles fossiles et aussi secondairement les émissions provenant des changements d’utilisation des terres dont la déforestation. Mais la mer a absorbé près de 30 % du dioxyde de carbone d’origine anthropique émis, en causant de ce fait l’acidification des océans. Une autre part de ces émissions anthropiques est absorbée par les écosystèmes terrestres.

INFLUENCE HUMAINE

Le rapport a permis de détecter l’influence humaine sur le réchauffement de l’atmosphère et de l’océan, les changements du cycle global de l’eau, la diminution de la glace et de la neige, l’élévation moyenne du niveau de la mer, les températures extrêmes. Il est extrêmement vraisemblable que l’influence humaine ait été la cause dominante du réchauffement observé depuis le milieu du XXe siècle : plus de la moitié de l’augmentation de température de 1951 à 2010 est causéepar l’augmentation anthropique de gaz à effet de serre et autres forçages anthropogéniques. Il est aussi très vraisemblable que l’influence humaine ait contribué aux changements observés des fréquences et intensités de températures extrêmes journalières depuis le début du XXe siècle. De même que l’effet de l’action humaine sur l’élévation globale du niveau marin est très vraisemblable. Au-delà des preuves factuelles du changement climatique et des conséquences représentées grâce à des modèles améliorés depuis le rapport 4 (ils reproduisent bien la température de surface continentale, ainsi que les tendances sur plusieurs décennies incluant la rapidité du réchauffement à partir du XXe siècle, ainsi que les refroidissements suivants les éruptions volcaniques) le moment est venu certainement de réconcilier la Science et la Société sinon l’Homme et la Nature. Cet impératif est tout aussi rationnel (dialectique?) que l’ensemble des faisceaux d’indices qui ont démontréque l’homme, par son action, a contribué à augmenter les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, et est responsable d’une grande part du réchauffement observé.

QU’EN SERA-T-IL DU FUTUR?

Les émissions continues de GES vont augmenter davantage le réchauffement et changer différentes composantes du système climatique. Ces projections du climat futur ont été faites en utilisant des modèles climatiques de complexités différentes (des modèles simples aux modèles du système terrestre incluant le cycle de carbone) qui simulent les changements basés sur différents scénarios de concentrations de gaz à effet de serre dénommés RCP (Representative Concentration Pathways).

L’augmentation de température à la fin du XXIe siècle pourrait vraisemblablement dépasser 1.5°C par rapport à 1850-1900 pour tous les scénarios, excepté le scénario bas (RCP2.6), dépasser vraisemblablement 2°C pour RCP6.0 et RCP8.5 (scénarios forts) et dépasser assez vraisemblablement 2°C pour RCP4.5 (scénario moyen) ; elle va se poursuivre au-delà de 2 100 excepté pour le scénario RCP2.6. Cependant, ce réchauffement aura une distribution régionale différenciée. Ainsi, la région Arctique se réchauffera plus rapidement que la moyenne globale. Les réchauffements suivants sont probables: 0.3 à 1.7°C (RCP2.6), 1.1 à 2.6°C (RCP4.5), 1.4 à 3.1°C (RCP6.0), 2.6 à 4.8°C (RCP8.5) pour 2081-2100 comparé à 1986-2005.

Il est virtuellement certain que la fréquence des températures extrêmes sera plus importante sur la plupart des terres aux échelles de temps journalières et saisonnières en même temps que l’augmentation de la température moyenne globale : il est très vraisemblable que les fréquences et durée des vagues de chaleur vont augmenter et des hivers de froids extrêmes occasionnels vont continuer à survenir.
Les changements du cycle de l’eau en réponse au réchauffement vont se traduire par l’augmentation des contrastes de précipitations entre régions sèches et humides et entre saisons sèches et humides.

Le niveau global de la mer va continuer d’augmenter au cours du XXIe siècle.

Si nous pouvons espérer trouver les moyens de s’adapter aux conséquences des changements du climat, il est évident que ces moyens seraient tout de suite hors de notre portée si un effort considérable n’était pas fait pour limiter (atténuer, diraient certains) les émissions de GES sur la durée. Le total des émissions cumulées de CO2 déterminera largement le réchauffement moyen global de surface à la fin du XXIe siècle et plus tard. La relation entre les émissions cumulées et la température moyenne globale est quasi linéaire. L’objectif de température inférieur à 2 °C est atteint pour une concentration de 800 GtC (GtC: émission en équivalent milliard de tonnes de carbone). En 2010 la concentration totale avait déjà atteint 500 GtC. Pour limiter le changement climatique, il faudra donc réduire de façon substantielle et durable les émissions. Plusieurs aspects du changement du système vont persister, même si on arrête les émissions.

Les progrès technologiques de la géo-ingéniérie, (méthode délibérée d’altération du système climatique afin de faire face au changement climatique) ne sauraient être ni un palliatif suffisant ni une solution durable. Plusieurs techniques proposées ont des effets secondaires et des conséquences à long terme sur le système climatique.

ET L’AFRIQUE DANS TOUT ÇA?

Au même titre sinon plus que d’autres parties du globe parmi les plus vulnérables potentiellement aux effets du changement climatique, elle va subir encore énormément les effets du changement climatique, immédiats mais aussi lointains. Se repose encore la question de la vulnérabilité économique et aussi sociale (y compris au niveau scientifique et technologique) qui ne permet pas de préparer l’adaptation nécessaire et encore moins de participer à l’effort international.

La question essentielle de la responsabilité historique des « pollueurs » est ravivée. Mais également des questions d’équité (égal droit aux ressources de la planète) et de justice (que faire pour réduire les risques ?). Les résultats très mitigés, sinon catastrophiques des différentes Conférences des Parties à la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (COP) dont la dernière a eu lieu en décembre 2012 à Varsovie, le scepticisme de certains, la mauvaise foi et le déni d’autres, n’y feront rien: la science nous dit que la Terre se réchauffe !!!

Les conséquences de ce réchauffement ont été évaluées également par les rapports du GIEC avec différents niveaux de confiance. On peut penser raisonnablement que l’action politique va suivre, de concert avec la continuation des investigations scientifiques et du progrès technologique.

AMADOU THIERNO GAYE est professeur à l’Université Cheik Anta Diop de Dakar (UCAD), et expert du GIEC pour l’Afrique de l’Ouest.

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