Industrie : un nouveau paradigme, Alain Obadia

RĂ©orienter l’ industrie pour un dĂ©veloppement humain durable est une nĂ©cessitĂ© sociale et Ă©cologique, appelant une transformation de notre modĂšle productif.

Se battre pour la rĂ©industrialisation de notre pays est Ă  l’opposĂ© d’une dĂ©marche nostalgique se fixant pour objectif de recrĂ©er un appareil industriel inspirĂ© de l’ñge d’or mythifiĂ© des « trente glorieuses ». Notre approche intĂšgre pleinement l’avancĂ©e des connaissances qui a conduit Ă  une prise de conscience : considĂ©rer la question de l’écologie comme une des dimensions constitutives incontournables de l’industrie contemporaine. Comme toutes les activitĂ©s humaines, l’industrie – insĂ©parable aujourd’hui de la plus grande partie des services – doit poursuivre des objectifs prenant en compte plusieurs composantes : les besoins qui s’expriment et auxquels elle doit rĂ©pondre, la capacitĂ© Ă  mobiliser les qualifications et la force crĂ©ative des salariĂ©s, cadres et chercheurs, le respect des Ă©cosystĂšmes, la vitalitĂ© des territoires dans lesquels les sites sont implantĂ©s. Ainsi, elle ne doit pas fonctionner pour elle-mĂȘme dans la vision Ă©troite et calamiteuse des exigences de rentabilitĂ© financiĂšre court-termistes. Nous devons, au contraire la rĂ©orienter dans l’optique du dĂ©veloppement humain durable.

C’est pourquoi nous insistons sur la liaison Ă©troite entre rĂ©industrialisation et transformation des modĂšles productifs. Dans cette perspective, un renouvellement structurel est nĂ©cessaire Ă  toutes les Ă©tapes de la production : conception des produits en rupture avec la logique de l’obsolescence programmĂ©e, extraction des matiĂšres premiĂšres, gestion Ă©conome des matĂ©riaux et des ressources naturelles, souci de leur gestion rationnelle ou de leur substitution, lutte contre les pollutions de toutes sortes, prĂ©servation des sols, Ă©conomies d’énergie et efficacitĂ© Ă©nergĂ©tique, gestion et recyclage des matĂ©riaux, des composants et des dĂ©chets, crĂ©ation de filiĂšres de rĂ©paration et de maintenance etc. Dans la logique de l’ « Ă©conomie circulaire », il faut dĂ©velopper les mises en rĂ©seaux des entre- prises et institutions pour organiser la complĂ©mentaritĂ© des besoins et les coopĂ©rations mutuellement profitables.

FINANCER LA PLANIFICATION ÉCOLOGIQUE

Dans tous les cas, repenser et trans- former en profondeur l’ensemble du processus de production implique des investissements massifs et de long terme facteurs de relance saine. Une telle dĂ©marche doit s’appuyer sur une planification Ă©cologique Ă  toutes les Ă©chelles territoriales. La soumission Ă  la loi du marchĂ© est incompatible avec ces transformations structurelles Ă  entreprendre tant il est vrai que la logique du capitalisme est de n’investir qu’en fonction du taux de rentabilitĂ© escomptĂ© Ă  court terme et non en fonction des besoins et de l’utilitĂ© collective. Il est bien sĂ»r impĂ©ratif de rĂ©flĂ©chir collectivement aux diverses maniĂšres de financer la transition Ă©cologique de l’industrie. La mise en place du pĂŽle financier ambitieux pour lequel nous nous battons fait partie des solutions. Son adossement Ă  des fonds rĂ©gionaux fonctionnant sur la base d’un systĂšme de crĂ©dit sĂ©lectif permettrait de soutenir des prioritĂ©s enclenchant un cercle vertueux de dĂ©veloppement humain durable. L’offensive politique pour que ce type de dĂ©marche existe Ă  l’échelle de l’Europe ouvrirait des perspectives plus vastes encore.

C’est dans cette logique nouvelle que s’intĂšgre l’objectif de relocalisation des productions qui est de plus en plus au cƓur des dĂ©bats. Elle ouvre des perspectives nouvelles pour un modĂšle productif rapprochant les lieux de production des lieux de consommation au plus grand bĂ©nĂ©fice des territoires concernĂ©s. Elle est un facteur de transformation des modes de consommation en favorisant la diversification des produits disponibles, les liens entre producteurs et consommateurs, les circuits courts pour limiter le poids des intermĂ©diaires. Elle favoriserait une meilleure rĂ©partition de la production sur l’ensemble du territoire et apporterait des rĂ©ponses alternatives Ă  l’hyperpolarisation des activitĂ©s comme aux phĂ©nomĂšnes de dĂ©sertification.

RELOCALISER LA PRODUCTION SANS RENONCER AUX ÉCHANGES

Mais la relocalisation concerne aussi les grands secteurs Ă©conomiques. Si les vĂ©ritables coĂ»ts sont rĂ©intĂ©grĂ©s dans la comptabilitĂ© analytique des entreprises, la pseudo-rationalitĂ© des choix de dĂ©localisation s’effondre… Les productions Ă©clatĂ©es Ă  travers le monde en fonction des bas coĂ»ts de main-d’Ɠuvre et du dumping fiscal ont des rĂ©percussions dĂ©sastreuses concernant la consommation d’énergie et l’empreinte carbone. Le rĂ©sultat est aberrant : des produits font le tour de la Terre avant d’arriver dans nos assiettes, des process industriels font parcourir des milliers de kilomĂštres Ă  leurs composants pour bĂ©nĂ©ficier des moindres coĂ»ts ! Cette tendance tient Ă  la non prise en compte des externalitĂ©s nĂ©gatives. De l’aĂ©rien au maritime en passant par le transport routier, les coĂ»ts des transports sont systĂ©matiquement minorĂ©s. Leur impact sur l’environnement n’est pas intĂ©grĂ©… De surcroĂźt, ces secteurs sont parmi les plus touchĂ©s par les pratiques de dumping social et de dĂ©rĂ©gulation. Par ailleurs, le coĂ»t social des dĂ©localisations n’entre pas dans le bilan des firmes. C’est Ă  la collectivitĂ© de les prendre en charge. Il est donc urgent de changer de paradigme.

Pas de contresens, cependant, la relocalisation doit ĂȘtre conjuguĂ©e avec une vision ambitieuse des Ă©changes internationaux. Leur fonction est irremplaçable pour tout ce qui ne peut ĂȘtre produit localement et qui est pourtant considĂ©rĂ© comme utile. Ils sont aussi un facteur de liens entre les diffĂ©rents peuples de la planĂšte. Ils doivent Ă©voluer dans le sens de la coopĂ©ration et non dans celui des rĂšgles de l’OMC fondĂ©es sur les objectifs des multinationales. Le respect de clauses sociales et environnementales pour rĂ©guler les Ă©changes internationaux irait dans ce sens. Une Europe dĂ©mocratisĂ©e pourrait devenir un acteur de dimension pertinente pour dĂ©velopper ce processus si nĂ©cessaire.

ALAIN OBADIA est membre du Conseil économique, social et environnemental. Il est le président de la fondation Gabriel-Péri.

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