Les témoignages des lycéennes et des lycéens sont sans appel : ils sont 84 % à estimer que la procédure est stressante (1). Le comité éthique et scientifique de Parcoursup et de Mon Master est formel depuis huit ans : la « transparence minimale » des critères de classement et de refus tardent à venir (2). Beaucoup de formations locales ne diffusent pas les critères de sélection, car ils sont influencés par le lycée d’origine ou le genre. La plateforme, à laquelle s’ajoute le contrôle continu, crée la sélection sociale, développe les inégalités de genre et véhicule les discriminations qui apparaissent dès l’école.
*Nadja Couratte-Arnaude est responsable nationale du MJCF, en charge de la question de Parcoursup.
Parcoursup est largement désavoué. Si le gouvernement n’en démord pas, c’est parce que la plateforme crée une main-d’oeuvre corvéable et bon marché. L’outil n’est pas au service des lycéens, mais au service des capitalistes. Alors que la France a besoin d’une planification écologique et est incapable de répondre aux aspirations des jeunes, il est temps de renverser Parcoursup pour mettre en place un service public de l’orientation.
SÉLECTIONNER PLUTÔT QU’ORIENTER
Revenons en arrière pour comprendre le tri opéré après le lycée. La loi relative à la réussite et à orientation des étudiants (ORE) du 8 mars 2018 remplace Admission Post-Bac (APB) par Parcoursup, sur une promesse d’Emmanuel Macron. Elle modifie donc les modalités d’admission dans l’enseignement supérieur. Le contrôle continu est introduit en 2019 par la réforme du baccalauréat. Parmi les effets escomptés sur l’accès aux études selon les bourses, les résultats sont nuls (3). Désormais, des mauvais dossiers et notes diminuent les chances d’accéder à l’enseignement supérieur, et les diplômes du baccalauréat sont caducs. Derrière la vitrine du changement, des jeunes sont laissés sur le banc de touche et les inégalités explosent.

D’abord, la sélection à l’entrée de l’université est mise en place. Selon la note flash du Parlement, en 2024 encore 12 % des candidats, soit 103000 candidats, se retrouvent sans proposition d’admission. Les écarts d’orientation et de réussite se creusent entre filières générales et technologiques, et filières professionnelles, dans lesquelles s’engagent 38,7 % des garçons et 25,4 % des filles. Parmi les jeunes en lycée professionnel, 25 % des candidats à un BTS n’ont eu aucun voeu accepté, et parmi les autres 45 % ont refusé de suivre des études pour travailler. En 2025, 28 % des lycéens professionnels quittent la plateforme sans aucune formation. S’il arrive en licence, les probabilités qu’un jeune de lycée professionnel réussisse sont moins élevées. Ces jeunes laissés sur le banc de touche par la sélection sont aussi écartés de l’enseignement scolaire par manque d’argent et de débouchés.
Les choix d’orientation sont également marqués par les stéréotypes de genre. La réforme du lycée de 2019, avec le retrait des mathématiques du tronc commun des classes de 1re et de terminale, a été un détonateur de la chute des effectifs féminins dans les filières scientifiques et au sein des filières sélectives (4).
Par ailleurs, Parcoursup aggrave les inégalités sociales et géographiques, sans parler des conséquences psychiques. En 2024, la part des enfants de cadres à l’université est de 35 %, celle des enfants d’ouvriers de 9 %. Pour les élèves des classes populaires, dont les résultats scolaires sont globalement plus faibles, c’est la double peine : d’abord mal orientés, ils ont des difficultés à préparer la rentrée quand ils font face à une acceptation tardive. En outre, les dynamiques sociales et les critères de sélection accentuent les discriminations selon le lycée d’origine, au détriment des lycées ruraux et de banlieue. Les choix sont marqués par l’incapacité financière de s’éloigner de la famille.
Le lycée, qui doit permettre des conquêtes sociales et pallier les inégalités, ne peut pas accompagner chaque élève : les derniers gouvernements ont cassé l’enseignement public au profit de l’enseignement privé, et soumis la formation professionnelle au bon vouloir du patronat. Les réformes successives de la voie professionnelle ont irrigué le secteur privé à but lucratif, et l’argent est rentré dans la poche des grands patrons.
En 2017, le corps des psychologues de l’éducation nationale (PsyEN) du second degré remplace celui des conseillers d’orientation. Outre la confusion de rôles, on compte 1 PsyEN pour 1200 élèves dans plusieurs établissements ; ils sont des interlocuteurs pour 10 % des élèves. De plus, beaucoup de postes sont non pourvus ; l’ensemble du corps enseignant est en difficulté pour répondre à toutes les injonctions, y compris l’orientation (5). La suppression de 4000 postes d’enseignants en 2025 grèvera lourdement l’avenir. Le manque de repères ouvre la voie aux coachs, chers, de l’orientation.
Suffit-il de basculer sur un Parcoursup moins opaque pour une orientation efficace ? Probablement pas. Parcoursup n’est pas défaillant, mais c’est le résultat de choix économiques et politiques qui démantèlent le service public et créent la concurrence sur le marché de l’emploi. On est loin d’une politique qui réponde aux aspirations des jeunes.
DÉMANTÈLEMENT DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR
Avec le passage à Parcoursup, l’État a transféré la responsabilité de l’admission : avant, les universités devaient accueillir tous les bacheliers dans les filières non sélectives ; désormais, les lycéens doivent remplir des prérequis. On ne dit plus seulement « l’université doit accueillir », on dit aussi « l’étudiant doit correspondre à la formation ». La casse de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) a été organisée depuis des décennies, et la sélection permet de le justifier.
Le montant des dépenses par étudiant a baissé de 0,6 % par an en douze ans, passant de 13 370 € en 2010 à 12 250 € en 2022. Cela a accru les heures complémentaires, l’appel à des vacataires, la précarisation des postes, la baisse du taux d’encadrement pédagogique, et donc la baisse de qualité de l’enseignement.
Il faudrait ouvrir dès à présent 8300 postes pour retrouver les taux d’encadrement de 2010. Annoncer que l’effondrement de la natalité entraîne une baisse des inégalités est malhonnête ; sans politique volontariste, la baisse des effectifs ne s’accompagne pas d’une hausse des dépenses par élève.
Malgré la démocratisation des études supérieures dans les années 1960, les inégalités persistent. En 2025, 67 % des enfants de cadres ou de professions intermédiaires obtiennent un diplôme d’enseignement supérieur, contre 37 % pour les enfants d’ouvriers ou d’employés. Le manque d’autonomie est un frein à la réussite : 1 étudiant sur 10 rencontre des grandes difficultés de logement ; 1 étudiant sur 4 a besoin d’aide alimentaire, et près d’un tiers des étudiants a des difficultés financières.
Pendant ce temps, les financements publics alloués au secteur privé ont massivement augmenté. D’après le ministère de l’Enseignement supérieur, plus de 25 % des étudiants sont inscrits dans le secteur privé, contre 10 % en 2010, et 15 % de tous les étudiants le sont dans le secteur privé lucratif. Plutôt que de construire des universités sur le territoire français, le gouvernement préfère soutenir des écoles privées, parfois des structures éphémères inconnues des pouvoirs publics. Les frais de scolarité y sont 15 à 20 fois supérieurs à ceux des établissements publics. Passé Parcoursup et Mon Master, les différentes voies sont souvent illisibles quant au contenu du programme et/ou aux conditions d’enseignement ; et parfois les diplômes décernés ne sont ni reconnus ni valables.
Pour cacher cette politique libérale de l’ESR, on reporte la faute sur les lycéens et leurs notes insuffisantes, on « explique » ainsi pourquoi ils n’ont pas les formations de leurs choix.
POUR UNE ORIENTATION AU SERVICE DE LA SOCIÉTÉ
Le patronat s’arrange d’un marché du travail qui sélectionne les élèves sur les bancs de l’école. Pourtant, les besoins de la société française sont colossaux (6). Dans ses rapports, la Cour des comptes souligne chaque année le manque de stratégie politique en faveur de l’emploi des jeunes. L’absence de planification se répercute sur leur orientation : fin 2025, pas moins de 1 million de jeunes entre 15 et 29 ans sont classés NEET (ni en études, ni en emploi, ni en formation) par le gouvernement.
Le service public de l’orientation doit être une réponse de politique générale d’éducation fondée sur le droit à l’orientation, le droit à la formation, et l’articulation des besoins de la société avec les emplois et la formation.
Actuellement, 86 % des jeunes se déclarent inquiets quand ils pensent à leurs choix d’orientation, car ils ne reçoivent qu’un accompagnement d’urgence. Le taux de chômage des jeunes est nettement plus élevé que celui des autres tranches d’âge : en 2023, il est de 17 % pour les 15-24 ans et de 10 % pour les 25-29 ans, contre 6 % pour les 30-49 ans. Depuis des décennies, les gouvernements veulent lancer les jeunes sur le marché à travers différents dispositifs : Garanties jeunes, contrat d’engagement et, récemment, plan Emploi. Le service public de l’orientation, du collège à l’insertion professionnelle, doit être le pilier d’une démocratie, comprenant les élèves, les syndicats professionnels, les enseignants et les experts.
Face aux 8,2 % des 18-24 ans sortant précocement du système scolaire, le service public de l’orientation doit intégrer des formations de qualité en faisant appel à la réduction du nombre d’élèves par classe, à l’augmentation du nombre de professeurs titulaires, à des programmes scolaires allégés et à la fin du contrôle continu.
La perte de sens au travail et l’absentéisme sont des conséquences du manque d’ambition politique pour l’orientation et l’insertion (7). Selon Pôle Emploi, les jeunes actifs changent en moyenne 13 à 15 fois d’emploi au cours de leur vie. Il faut donc ménager des passerelles à tous les niveaux, du lycée professionnel au lycée général, du CFA au lycée, ainsi que dans les études.
Les stages en entreprise, mal ou non rémunérés, fournissent du travail gratuit aux patrons. Ils concernent les 32 % des élèves de 3e orientés vers la formation professionnelle, lesquels sont trop souvent exploités sans garantie d’emploi durable et de qualité. Un véritable statut, juste et protecteur du stagiaire, doit être financé par le patronat a minima à hauteur de 50 % du Smic. Les stages doivent être proposés par l’établissement, et non par l’entreprise, pour cesser avec les temps de travail déguisés et servir à appliquer sur le terrain le contenu des enseignements.
Face à la sélection des jeunes comme variables d’ajustement du marché de l’emploi, il faut l’orientation pour répondre aux aspirations des jeunes et aux besoins industriels et écologiques des décennies à venir. C’est l’exigence de créer un million d’emplois pour sortir les jeunes de la précarité et révolutionner la France qui est au coeur de la campagne menée par les jeunes communistes. C’est le pari de la jeunesse.
(1) Mission flash sur Parcoursup à l’Assemblée nationale conduite par Pierrick Courbon (Socialistes et apparentés) et Franz Crumbs (Les Démocrates), du 17 février 2026.
(2) Comité éthique et scientifique de Parcoursup e t Mon Master, 8e rapport annuel au Parlement.
(3) Nos services publics, « Rapport sur l’état des services publics – Enseignement supérieur », 2 024.
(4) CNRS, « Féminiser, les sciences : comment réparer le “tuyau percé” », 2025 (https://www.cnrs.fr/fr/actualite/feminiser-les-s ciences-comment-reparer-le-tuyau-perce).
(5) Défenseur des droits, rapport « Le droit à l’orientation dans l’enseignement secondaire : un droit à déployer pour tous les jeunes », 2025 (https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/fil es/2025-06/ddd_rapport_orientation-s colaire_2025_20250520.pdf).
(6) DARES, rapport « Quels métiers en 2030 ? », 2022 (dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/ files/b6da88427d918e6f0a79b1b3227d5e30/Dare s _m%C3%A9tiers_en_2030.pdf).
(7) Centre d’études et de recherches sur les qualifications, enquête « Générations », 2025 (https://travail-emploi.gouv.fr/enquete-un-jeune-sur-quatre-souhaite-changer-de-metier).
