Nous sommes dans le dur de la crise climato-environnementale, et déjà s’exacerbe la tension centrale du prochain cycle, qui nous fera choisir entre libertés et servitudes de l’âge numérique. Beaucoup se joue dans la libération des technologies logicielles, renouvelant la vieille tension entre émancipation par des communautés autonomes et planification d’un service public de progrès social. Le développement de solutions numériques municipales, basés sur des outils open-source est une première étape d’émancipation des GAFAM possible.
* Sébastien Elka est rédacteur en chef adjoint de Progressistes et coordinateur de la Commission Révolution Numérique du PCF
Le néolibéralisme avait ouvert le monde comme jamais dans l’histoire humaine. Marchandises, capitaux, personnes et idées ont pendant quelques années pu jouir de libertés de circulation certes inégales, mais globalement sans précédent historique. Evidemment cette ouverture s’est inscrite dans de grands cycles économiques, poussée de capitalisme ancrée dans les logiques de marché et de concurrence, brutale et inhumaine, ruineuse des solidarités et mécanismes de mise en commun construits par les luttes de temps plus favorables. Et naturellement, le grand balancier de l’Histoire en vient à un temps de repli, de frontières à nouveau désirées, d’identités farouchement retrouvées, de retour aux réflexes guerriers.
Pour autant ne nous y trompons pas, nous ne reviendrons pas à la case départ. L’infrastructure technique de cette mondialisation, la grande chaîne numérique, peut subir bien des torsions, être l’objet des rivalités, ébranlée par les crises… nous y avons trop investi pour qu’elle ne s’efface. A moins que l’incurie climatique ne nous mène à l’effondrement des collapsologues, la matrice continuera à conformer nos pouces et nos têtes, nos tribus et nos couples, nos projets politico-économiques et nos environnements de travail. Alors il vaut la peine de s’inquiéter de ce qui s’y passe. Et même d’œuvrer à choisir ce que l’on pourrait vouloir qu’il s’y passât. Car la technique ne dit que le possible, le souhaitable est politique.
DATA ET SOFTWARE, USAGE ET PROPRIETE
Une bonne part de l’enjeu est classiquement industrielle. Puces, écrans, réseaux d’antennes, fibres optique ou stallites, smartphones et datacenters… ogres de matière et d’énergie, et affaire somme toute classique d’ouvriers et d’ingénieurs, d’impérialisme et de lutte des classes, d’Etat stratège et de planification. L’impalpable des réseaux n’a rien d’immatériel, et la techno-science est au cœur de nos forces productives.

Pour autant, il est deux aspects complémentaires du numérique qui exigent une réflexion spécifique : les données et les logiciels. Les premières sont le support encapsulé et mesurable de tout ce qui du monde a été discrétisé pour circuler dans nos toiles digitales. Les seconds sont les programmes algorithmiques qui contrôlent la chaîne numérique et permettent d’en faire quelque chose. Les deux ont pour propriété spécifique d’être facilement copiables et partageables à l’infini, à coût quasi nul, instantanément et d’un bout l’autre du monde humain.
Que vaut la propriété d’objets si insaisissables ? Le riche droit des données (RGPD, data act et bien d’autres) se concentre sur les questions d’accès et d’usage, et ne dit quasiment rien de la propriété. Et s’agissant des logiciels il est notable que la propriété intellectuelle par brevets leur est le plus souvent inaccessible, les reléguant à la faible protection du droit d’auteur. Peut-on imaginer tracer de manière un tant soit peu réaliste « l’inventeur-e » de chacune des millions de lignes de code d’un logiciel avancé ? Sans trop le dire, tacitement, la grande communauté mondiale des informaticiens a apporté une étrange réponse à ces questions : une immense part – 75 à 95% selon les estimations – du logiciel mondial serait en tout ou partie ouvert, open source.
LA LIBERTE PAR-DELA L’OUVERTURE
Ouvrir le code source d’un logiciel, c’est d’abord permettre à tout à chacun, moyennant un peu de compétence informatique, d’aller voir ‘sous le capot’ comment il est conçu. Mais c’est surtout s’inscrire dans un cadre juridique de licences libres permettant son usage, copie et amélioration… seule l’appropriation restant prohibée (avec des nuances suivant le type de licence, notamment quant à l’héritabilité de cette prohibition). Pour autant, rien n’interdit l’exploitation commerciale des logiciels open source, les très profitables logiciels et systèmes propriétaires tels que ceux des GAFAM[1] incorporent énormément de code ouvert[2], et le capitalisme de plateforme parvient sur cette base ouverte à réaliser des profits faramineux.
Techniquement, l’intérêt de l’open source est double. D’abord, il permet la mutualisation mondiale des efforts, puisqu’un logiciel (ou une partie de logiciel) mis en open source pourra être utilisé gratuitement par toutes sortes d’utilisateurs dans le monde. Mais plus important encore, l’intérêt d’un logiciel en source ouverte réside dans la communauté mobilisée pour sa conception et son amélioration. Les projets de développement de logiciels open source sont en effet proposés par leurs promoteurs sur un nombre limité de plateformes numériques, hébergées parfois par des entreprises, souvent par des fondations à but non lucratif. Et les projets attractifs parviennent à mobiliser de larges communautés de programmeurs informatiques bénévoles, parfois des dizaines de milliers. Coordonnés sur des forums et autres outils de travail collaboratif souvent assez démocratiques, très engagés, ces programmeurs passent leurs soirées et week-end, parfois leurs journées quand leur employeur le leur permet ou que le travail en perruque est possible, à construire, tester et optimiser des solutions logicielles de grande qualité.

Mais ce travail technique réalisé, reste à lui permettre de trouver son public. Et dans ce domaine les entreprises privées ont souvent un coup d’avance, mieux à même qu’elles sont d’investir en marketing et en commercial, de peaufiner les interfaces et déployer des stratégies de captation de clientèle. Alors pour éviter que tout ce travail d’informaticiens passionnés et désintéressés ne soit complètement capté par des profiteurs, une grande partie des communautés de développeurs se sont très tôt dit qu’elles ne devaient pas se contenter de faire de l’open source, mais devaient défendre une approche de logiciel libre. Ne pas se contenter de créer un partage des briques de code, mais concevoir des solutions logicielles complètes, alternatives aux offres commerciales. Et s’organiser pour les défendre et soutenir leur déploiement, notamment à travers des associations telles que la Free Software Foundation ou en France APRIL, Framasoft et bien d’autres.
EXIGENCES ET AMBITIONS
Longtemps les plus ambitieuses de ces solutions – distributions Linux et suites bureautiques type Open Office par exemple – sont restées un peu difficiles d’accès pour des non spécialistes, et le logiciel libre se débat parfois encore avec une image de logiciel réservé aux « geeks », aux spécialistes. De fait, l’ambition militante du monde du logiciel libre est de permettre à chacun de maîtriser un minimum ce que fait son ordinateur, ne pas laisser des processus obscurs tourner en arrière-plan qui surveilleraient ou contraindraient nos usages. Une approche forcément un peu exigeante. Pour autant, depuis une décennie au moins, des solutions libres très efficaces et faciles d’accès, plus stables et résistantes aux cyber malveillances que leurs équivalents commerciaux, avec un support utilisateur extrêmement réactif, sont pleinement accessibles.

Et leur usage massif se développe à grande vitesse. Auprès du grand public et dans des environnements militants – la Commission Révolution Numérique du Parti Communistes Français met par exemple à disposition des structures du parti un ensemble d’outils numériques (système de visioconférence, client courriel, espace de partage, messagerie instantanée, outil de pétition, etc.) entièrement basé sur du logiciel libre – mais aussi de plus en plus dans des environnements d’entreprise et de service public. De fait certaines collectivités locales (à direction communiste, mais pas uniquement) ont entièrement basculé leur système d’information sur du logiciel libre, au prix d’efforts significatifs de formation des personnels, mais avec un indéniable bénéfice non seulement de cohérence politique mais aussi de service rendu, de stabilité et résilience, et financier[3]. Et le mouvement s’étend, grâce aux efforts d’associations toujours, telles que l’ADULLACT qui promeut les logiciels libres à destination du service public, ou le collectif France Numérique Libre réunissant les responsables informatiques de collectivités territoriales. Et même si les grandes administrations restent massivement piégées dans les solutions propriétaires principalement étasuniennes, pas un mois ne passe sans qu’un pas notable en direction du logiciel libre soit franchi ici ou là. Parfois pour raisons de souveraineté comme récemment à l’Ecole Polytechnique ou plus tôt dans la Gendarmerie Nationale, parfois sous pression des personnels comme dans un nombre croissant d’Universités.
REVOLUTION NUMERIQUE
Il est grand temps de sortir maintenant des expérimentations et combats isolés pour doter enfin la France – l’Europe peut-être – d’une véritable stratégie ambitieuse de libération numérique. Le contexte est particulièrement propice. La quasi-totalité des solutions commerciales appartiennent à des firmes étasuniennes et combinent dans leurs outils des modules d’intelligence artificielle de plus en plus intrusifs avec des obligations règlementaires extraterritoriales menaçant de transformer la domination technologique dans ce domaine en véritable vassalisation géopolitique (certains intellectuels parlent de techno-féodalisme). La montée des tensions géopolitiques et la puissance croissante des mafias augmente chaque jour un peu plus le niveau des cyberattaques, auxquels les opaques logiciels propriétaires sont particulièrement vulnérables. Et dans l’état de tension budgétaire où sont nos administrations, s’économiser les coûteuses licences logicielles si l’on peut le faire relève du plus ordinaire bon sens gestionnaire.
Alors ce plan national de libération numérique devra évidemment tenir toute la chaîne et traiter donc d’infrastructure, d’industrie, de coopérations notamment européennes, de formation et culture technologique pour les professionnels, les élèves et la population adulte, ainsi que d’objectifs, de moyens et d’organisation autour du numérique pour l’ensemble des services publics. Avec notamment la constitution d’un grand service public et pôle public du numérique structuré pour porter une politique de transition cohérente dans toutes ses dimensions. Une politique qui veillera à soutenir le dynamisme et préserver l’indépendance des communautés du logiciel libre, dont l’ambition émancipatrice est par nature mondiale, et qui construiront mieux sans ingérence les germes d’un monde numérique post-capitaliste.
[1] Acronyme désignant les plus grandes entreprises numériques étasuniennes
[2] Github, la plus grande plateforme mondiale de développement de logiciels libres, appartient depuis 2018 à Microsoft
[3] La commune d’Echirolles, 40 000 habitants, indique par exemple économiser deux millions d’euros par an en se passant des coûteux logiciels propriétaires de Microsoft et autres éditeurs de logiciels propriétaires.
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