La réindustrialisation de la France, réclamée par tous les partis politiques du moins en paroles, est réellement au cœur de la politique du PCF. De même, les citoyens de notre pays sont majoritairement en faveur de cette réindustrialisation et de la création d’emplois industriels, a fortiori si la production fait sens et correspond à un besoin de la population.
*BRUNO CHAUDRET est chimiste et directeur de recherche au CNRS.
Le paracétamol, plus connu sous divers noms commerciaux – Doliprane, Efferalgan, Dafalgan…, selon les producteurs –, est un médicament antalgique (antidouleur) et antipyrétique (anti-fièvre) largement utilisé. Il a joué un rôle important notamment au début de l’épidémie de covid, lorsqu’il s’agissait de faire tomber la fièvre des malades.
La France a fait face à une pénurie de Doliprane en 2022. Ce Doliprane comme d’autres médicaments délivrables sans ordonnance sont produits par une filiale de Sanofi, Opella. En février 2025, Sanofi a annoncé le rachat de 50 % des actions d’Opella par le fonds états-unien Clayton Dubilier & Rice (CD&R). La raison profonde de cette cession est le faible rapport de la production de paracétamol qui avait par ailleurs été qualifiée de production stratégique par le président de la République. L’État reste présent dans le capital d’Opella, mais seulement à hauteur de 2 %, détenus par la Banque publique d’investissement (BPI), qui finance les plans de relance industriels. Le principe actif du Doliprane est produit par Seqens, en Isère, qui fournit Opella et dont les salariés s’inquiètent des conséquences de la cession pour leur production.
D’après la CGT Sanofi, « Ces pratiques destructives consistent à maximiser les profits pour les actionnaires en piétinant les travailleurs ». De plus, la vente d’Opella pourrait menacer « non seulement l’avenir des salariés, mais aussi l’accès aux soins pour les patients, le maintien de l’emploi et la production industrielle en France et en Europe ».
Le paracétamol est une petite molécule dont la synthèse est relativement aisée. Elle se fait traditionnellement en trois étapes dans des cuves (en batch) et fait intervenir des opérations de séparation relativement délicates et donnant lieu à des quantités importantes de solvants usagés à recycler ou à détruire.
La société Ipsophène, créée en 2021, veut exploiter un brevet très innovant d’Edith Lecomte-Norrant, ingénieure ENSIC et docteur en génie chimique. Ce brevet décrit la production en continu de paracétamol en deux étapes. La production en continu est un facteur de sécurisation des procédés, elle utilise beaucoup moins de solvants et conduit, selon Ipsophène, à une diminution d’un facteur 30 des déchets, ce qui paraît tout à fait vraisemblable.
À la lecture du brevet, très détaillé, il n’y a ni étape présentant un danger important ni utilisation de matières explosives ou particulièrement dangereuses. Cette société veut s’implanter sur la plate-forme chimique d’ArianeGroup qui était précédemment le site SNPE de Toulouse. Cette activité pourrait être développée dans un bâtiment existant et dans un environnement sécurisé pour la chimie.
En résumé, une jeune entreprise veut fabriquer un produit stratégique en utilisant un procédé innovant et sécurisé dans un environnement adapté à la chimie et ne nécessitant pas de nouvelle construction. L’objectif est de produire à terme 3 000 t de paracétamol par an. Ce projet est soutenu par la BPI et la région et paraît une opportunité intéressante de renouveau industriel, en particulier dans le secteur de la chimie, qui est aujourd’hui un secteur en difficulté.
Mais… – car il y a un mais – l’implantation de cette production, on ne peut pas encore parler d’usine, sur le site d’ArianeGroup, ex-SNPE et contigu à l’ancien site d’AZF, suscite une réaction de rejet, compréhensible, chez les riverains. Ce site se situe sur l’île du Ramier, sur la Garonne, et a pour accès un pont vieillissant ; il était accessible par le rail, mais cet accès a été démantelé. De plus, un engagement signé après AZF précise qu’il ne pourra y avoir sur ce site aucune production chimique nouvelle hors des besoins liés aux productions actuelles d’ArianeGroup. Précisons que les productions actuelles sur ce site (perchlorate d’ammonium, monométhylhydrazine (MMH), méthyl-BAPO, et autres produits liés à la propulsion) sont beaucoup plus complexes et sensibles que la production de paracétamol. Le choix de ce site pour Ipsophène était, comme indiqué ci-dessus, lié à l’existence d’un bâtiment adapté à la chimie et aux fluides associés immédiatement utilisable, et donc à une réduction des coûts d’implantation.
Sans entrer dans la polémique concernant le choix de l’emplacement, disons qu’il serait dommage que nous perdions l’occasion de mettre en place une production sûre et innovante d’un produit stratégique comme le paracétamol. Si le site de l’île du Ramier est inadapté, principalement à cause des conditions d’accès, il faut trouver un autre site. Rappelons que cette production ne pose pas de problèmes de pollution ni de danger d’explosion.
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