Le propos de l’auteur est de mieux faire connaître la problématique de l’accès à l’écrit en répondant principalement à trois questions : Quels sont les formats qui permettent de répondre à des besoins spécifiques ? Où peut-on trouver ces livres adaptés ? Comment les lire une fois que l’on a trouvé ce qu’il nous faut ? Il s’agit, à travers des exemples concrets, d’éclairer le chemin vers une lecture épanouissante pour tous.
*Fernando Pinto Da Silva est expert en usages numériques à la fédération des aveugles et amblyopes de france.
L’allongement de la vie est souvent célébré comme un signe indéniable de progrès. Or ce phénomène apporte aussi son lot de défis, notamment en matière d’accès équitable à la culture pour tous. Parmi ces défis, la question de la lecture adaptée se pose. Pour ceux qui ont toujours trouvé refuge et plaisir dans les livres, la survenance de troubles visuels ou d’autres handicaps peut représenter une barrière infranchissable.
En France, on estime qu’environ 20 % de la population est « empêchée de lire », c’est-à-dire que 1 personne sur 5 rencontre des difficultés d’accès aux textes en raison de déficiences visuelles, de troubles d’apprentissage, comme la dyslexie, ou encore d’incapacités physiques. Cette situation concerne aussi bien les enfants, dont certains petits lecteurs en herbe rencontrent des difficultés d’apprentissage, que les adultes et les personnes âgées. Les familles de jeunes enfants dyslexiques ou malvoyants, par exemple, se retrouvent souvent désemparées, cherchant des solutions pour permettre à leur enfant de poursuivre son parcours scolaire et de s’épanouir à travers la lecture. Et que dire des adultes qui, à la suite d’un accident ou d’une maladie, se retrouvent à devoir redéfinir leur rapport aux livres ?
Pour répondre à ces enjeux, la France a mis en place un cadre légal protecteur, fondé sur l’exception handicap. Cette disposition permet aux structures spécialisées d’adapter et de diffuser des livres pour les rendre accessibles à tous, quel que soit le type de handicap. En outre, le traité de Marrakech, en vigueur en Europe depuis 2018, facilite les échanges transfrontaliers d’œuvres adaptées, permettant ainsi à davantage de personnes de bénéficier de ressources variées. Et avec la directive européenne 2019/882, les exigences en matière d’accessibilité des produits et services s’intensifient. D’ici au 28 juin 2025, tous les nouveaux livres numériques devront être nativement accessibles, un enjeu majeur pour l’inclusion de tous les lecteurs. Pour ceux qui souhaitent continuer à explorer le monde des livres malgré les difficultés, ces avancées offrent de vraies perspectives.
LES DIFFÉRENTES FORMES DE LECTURES ADAPTÉES
Inventé par Louis Braille il y a deux cents ans, le braille est un système tactile de lecture et d’écriture. Dans sa première forme, il repose sur des cellules composées de 6 points en relief, organisées en 2 colonnes de 3 points. Avec 64 combinaisons possibles, ces points permettent de représenter lettres, chiffres, ponctuation, et même des symboles mathématiques ou musicaux. Le braille s’adapte ainsi aux besoins de nombreuses personnes aveugles, leur offrant un accès direct et autonome à la lecture.
Lorsque l’on parle de déficience visuelle, beaucoup pensent spontanément au braille. C’est le cas de Karim, dont la mère, atteinte de dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), perd progressivement la vue. Il se demande s’il serait possible pour elle d’apprendre ce système de lecture. Ce questionnement est normal, surtout lorsque l’on sait combien le braille est essentiel pour les milliers aveugles. Apprendre le braille à l’âge adulte reste faisable, mais c’est un apprentissage qui demande de la patience et de la motivation, en raison de la dextérité tactile que le système implique. Pour des adultes comme la mère de Karim, cela peut devenir un obstacle décourageant.
Pour certains, le braille est un incontournable. Élise, 35 ans, aveugle de naissance, utilise ce système au quotidien pour lire, travailler, gérer sa pharmacie, étiqueter en braille certains de ses produits alimentaires… Et aujourd’hui le braille n’évoque plus de lourds volumes de papier, comme le souligne Élise : elle utilise des afficheurs braille numériques qui permettent de lire des fichiers téléchargés. Ces nouveaux appareils offrent une solution moins encombrante et plus flexible, bien que leur coût reste élevé et d’accès difficile pour de nombreuses familles qui n’ont pas toujours connaissance des aides aux financements disponibles pour ce type de compensations.
Le braille peut également permettre d’accéder à des formats numériques comme le DOC, le RTF…, consultables sur ordinateur, tablettes ou smartphones avec des logiciels adaptés. Les personnes ayant accès aux outils et lecteurs d’écran peuvent ainsi intégrer ce mode de lecture dans leur quotidien.
Pour certaines personnes malvoyantes, la lecture en gros caractères représente une solution précieuse. C’est le cas de Camille, 72 ans, qui, malgré une rétinite pigmentaire, n’a pas perdu le plaisir de lire. Elle préfère les livres en édition agrandie pour préserver son autonomie sans recourir à des technologies trop sophistiquées. Ces ouvrages, proposés dans un format papier avec des caractères plus grands, et/ou plus espacés, avec de meilleurs contrastes… sont une aide, bien qu’ils ne soient pas toujours adaptés aux pathologies affectant le champ de vision.

Les avancées numériques offrent cependant de nouvelles solutions. Louisa, 19 ans, qui a besoin de contrastes importants, utilise une tablette dont elle apprécie les options de personnalisation des paramètres d’affichage et la possibilité de gérer un rétroéclairage, essentiel pour son confort visuel : elle peut donc ajuster la taille des caractères, le contraste et l’espacement des lignes, ce qui facilite sa lecture des textes scolaires.
Les situations varient beaucoup : Arthur, élève dyslexique travaillant avec un ordinateur sous Windows, a besoin de formats numériques compatibles, notamment en PDF. Même si ce format est moins modulable, il reste incontournable pour les cours, car les manuels scolaires en France sont principalement disponibles sous cette forme. D’autres formats numériques, comme DAISY ou ePub 3, permettraient une expérience de lecture bien meilleure, mais Arthur et sa famille sont peu informés de ces options, qui restent de toute façon encore peu accessibles dans les milieux éducatifs français.
L’audio est une option essentielle pour nombre de personnes empêchées de lire, comme Fatou, 40 ans, qui a perdu la vue à la suite d’un accident. Pour elle, écouter des livres est devenu une façon de renouer avec la littérature et les récits qu’elle aimait. Ce type de lecture, en plus d’être pratique, évoque souvent des souvenirs : les contes racontés à haute voix dans l’enfance de se coucher, par exemple.
Cela dit, l’audio ne répond pas uniquement aux besoins des personnes malvoyantes. Prenons l’exemple de Jean, 76 ans, atteint d’une polyarthrite rhumatoïde avancée, qui l’empêche de tenir un livre papier sans avoir mal. Pour Jean, les livres audio sont devenus une précieuse option, lui permettant, malgré sa mobilité réduite, d’écouter les romans historiques et les nouvelles qu’il apprécie tant.
Les livres audio standards ont toutefois leurs limites. Mounir, étudiant en histoire, utilise souvent des ouvrages audio pour ses révisions, mais il constate que parcourir un livre audio en format MP3 – largement utilisé pour les best-sellers – reste compliqué pour une étude approfondie. En effet, retrouver des sections précises, comme un passage sur la Renaissance ou les chapitres consacrés aux guerres mondiales, devient un véritable défi sans repères structurés.
C’est pour des utilisateurs comme Mounir que le format DAISY a été développé. Ce format structuré permet de naviguer facilement à travers les différentes parties d’un texte, un peu comme dans un livre papier. Développé il y a près de trente ans par un consortium de bibliothèques spécialisées, il répond particulièrement aux besoins de ceux qui étudient ou recherchent des repères précis dans les ouvrages.
Enfin, d’autres formats numériques permettent également un accès en audio. Yasmina, qui utilise un lecteur d’écran avec une voix de synthèse, navigue ainsi aisément dans ses fichiers bureautiques ou sur son smartphone. Bien que cela ne remplace pas encore la voix humaine, ces technologies offrent une voie rapide et pratique pour accéder à la lecture.
Contrairement à une idée reçue, les difficultés d’accès à la lecture ne concernent pas uniquement les personnes malvoyantes ou ayant des troubles de l’apprentissage. En effet, pour certaines personnes sourdes, l’écrit peut représenter une barrière importante. La langue des signes française (LSF), visuelle et gestuelle, diffère profondément de la langue française écrite, avec une structure et une grammaire qui ne suivent pas les mêmes codes. Pour certains sourds de naissance, le passage direct à l’écrit est particulièrement complexe, et la maîtrise de la lecture en français n’est pas toujours accessible. Dans ce contexte, la vidéo joue un rôle de plus en plus important, mais il reste encore du chemin à parcourir. Quelques initiatives permettent aujourd’hui de transmettre des œuvres et des informations en LSF, mais l’offre reste limitée et souvent concentrée autour de contenus éducatifs et de certaines œuvres littéraires.

Prenons l’exemple de Léa, une jeune femme sourde de naissance. Pour elle, accéder à des vidéos en LSF est un levier essentiel pour se cultiver et profiter des œuvres littéraires ou informatives, sans la barrière de l’écrit. Toutefois, le choix de ces vidéos demeure restreint en France, et l’accès est souvent compliqué par un manque de ressources spécialisées ou de financements pour produire ces contenus en quantité.
Ainsi, bien que l’offre de vidéos en LSF soit encore loin d’être suffisante, cette option constitue néanmoins un pont précieux pour permettre à des personnes sourdes d’accéder à la lecture de manière autonome. L’enjeu est maintenant de continuer à développer cette offre pour rendre la culture écrite plus accessible à ce public spécifique.
OÙ TROUVE-T-ON DES LIVRES ADAPTÉS ?
Pour des lecteurs comme Nathan, 8 ans, jeune brailliste, ou encore Nora, 65 ans, brailliste accomplie, l’association Valentin Haüy (AVH) est une ressource incontournable. Grâce à sa médiathèque, l’AVH propose des livres en braille sous forme papier, envoyés gratuitement par la poste. Depuis 2013, l’AVH permet aussi l’accès à une bibliothèque numérique : Éole, qui rend les nouveautés accessibles en format numérique pour une lecture tactile à domicile. Signe des temps, depuis 2017, les nouveautés en braille de l’AVH sont exclusivement disponibles sous ce format numérique, et une simple inscription en ligne suffit pour s’y connecter. Depuis 2023, l’AVH a également repris la gestion de la Bibliothèque numérique francophone accessible (BNFA), une autre bibliothèque en ligne qui regroupe de nombreux titres adaptés.
Plus récemment, la plate-forme MonaLira est apparue, qui permet à des utilisateurs comme Nora de télécharger des fichiers en format BRF pour lire via leurs afficheurs braille.
Le Centre de transcription et d’édition en braille (CTEB) propose une autre option pour les lecteurs en quête de livres en braille papier, cette fois sous forme de vente aux particuliers. On peut aussi trouver certains de leurs titres dans des bibliothèques publiques.
Pour les plus jeunes, comme Nathan, les livres en braille sont disponibles auprès de plusieurs éditeurs jeunesse spécialisés, comme l’association Bibliothèque braille enfantine, Les doigts qui rêvent, Benjamins Media ou encore Mes mains en or. Ces ouvrages offrent aux enfants des histoires adaptées, accessibles, souvent enrichies d’illustrations tactiles, voire sonores.
Dans le cadre scolaire, des organismes d’appui proposent également du braille personnalisé pour répondre aux besoins d’apprentissage. Ce matériel sur mesure peut être consulté sur le site de la Banque de données de l’édition adaptée, maintenue par l’Institut national des jeunes aveugles, qui recense l’ensemble de ces ressources disponibles en France.
Pour les personnes malvoyantes comme Anne, 67 ans, ou Amadou, étudiant de 21 ans, les éditions en gros caractères et les livres numériques accessibles ouvrent un accès précieux à la lecture.
La Librairie des grands caractères est sans doute l’une des initiatives les plus intéressante de ces dernières années, offrant un large éventail de titres imprimés dans des collections repensées pour des publics qui ont été au rendez-vous dès l’ouverture de cette nouvelle librairie à Paris.
De son côté, MonaLira propose également des formats numériques spécifiques comme DAISY et PDF, avec des options de personnalisation avancées. Anne, qui apprécie les romans, peut ainsi choisir la taille des caractères et ajuster le contraste, lui permettant de retrouver le plaisir de la lecture sans fatigue excessive.
Par ailleurs, lorsque l’association Valentin Haüy adapte un livre avec une voix de synthèse, celui-ci est automatiquement proposé en format Full DAISY sur la plate-forme en ligne Éole. Ce format structuré permet aux utilisateurs de personnaliser la lecture à l’écran et de naviguer aisément grâce à une application de lecture DAISY, ce qui est particulièrement utile pour Amadou, qui jongle entre les chapitres de ses manuels de droit.
Des plates-formes comme Éole et MonaLira, en respectant les normes d’accessibilité numérique, permettent à des utilisateurs comme Anne et Amadou de naviguer dans les rayonnages virtuels et de personnaliser leur lecture à leur guise, renforçant leur autonomie dans le choix de leurs livres.
Enfin, bien que certaines plates-formes commerciales puissent aussi proposer des livres en grands caractères ou numériques, leur accessibilité est variable. De ce fait, nous nous concentrons ici sur les ressources garantissant une expérience de lecture optimale et adaptée pour les publics empêchés de lire, en attendant que les exigences fixées par la directive européenne soient prochainement bien atteintes.
L’audio représente une solution majeure pour diverses situations de handicap, qu’il s’agisse de déficiences visuelles ou de troubles comme la dyslexie. Pour des personnes comme Sarah, 17 ans, qui suit un cursus scolaire avec des troubles dys, l’écoute d’un texte lu à haute voix rend la lecture plus fluide et plus accessible. En France, la Bibliothèque numérique francophone accessible (BNFA), Éole ou la plate-forme MonaLira regroupent l’essentiel des livres audio adaptés. Ces plates-formes proposent des contenus audio en format DAISY, soit enregistrés par des bénévoles, soit produits avec une voix de synthèse. Ce format structuré permet une navigation intuitive, proche de celle que ferait un lecteur sans difficulté : Sarah, par exemple, peut facilement passer d’un chapitre à un autre ou retrouver une section importante pour ses révisions.
Pour les utilisateurs, les préférences entre voix humaine et voix synthétique peuvent varier : certains, comme Fatou, apprécient le rythme naturel d’une voix humaine pour se plonger dans un roman, tandis que Sarah trouve les voix synthétiques pratiques pour accéder rapidement aux manuels scolaires, avec une clarté d’élocution qui lui suffit. Ces structures veillent donc à proposer les deux options en étoffant régulièrement leurs catalogues. Les voix synthétiques, plus rapides à produire, permettent également une diffusion accélérée de nouveaux titres, tout en répondant aux besoins de premier niveau pour les livres et périodiques.
Par ailleurs, l’Association des donneurs de voix propose une vaste collection de livres et titres de presse, disponibles sur leur serveur de téléchargement. Ici, les livres sont enregistrés par des bénévoles, ce qui offre une expérience d’écoute avec une touche plus « personnelle ». Une structuration progressive des catalogues facilite peu à peu la navigation pour les utilisateurs ayant des besoins spécifiques, notamment dans les parcours scolaires.
En complément de ces ressources nationales, l’Accessible Books Consortium (ABC) a développé une plate-forme internationale permettant un accès élargi à une vaste collection d’œuvres adaptées. Son objectif est de mutualiser les catalogues des bibliothèques spécialisées à travers le monde afin de faciliter l’accès aux ouvrages pour les personnes empêchées de lire. Ainsi, les utilisateurs inscrits peuvent télécharger directement des livres dans de nombreuses langues et dans une variété de formats, y compris des livres audio et des documents en braille numérique.
Cette plate-forme est particulièrement précieuse pour des personnes comme Élodie, étudiante en langues, qui peut désormais accéder à des œuvres dans leur langue d’origine. Grâce à cette mutualisation des ressources, elle peut préparer ses cours ou approfondir sa culture littéraire sans se heurter aux limites linguistiques ou géographiques.
Outre ces services en ligne, en France, l’association Valentin Haüy, l’association Accompagner, Promouvoir et Intégrer les déficients visuels (APIDV) et l’Association des donneurs de voix offrent également des options physiques pour accéder aux collections sur CD, soit en les envoyant à distance, via des représentants locaux, soit en les mettant à disposition grâce à des partenariats avec des bibliothèques de proximité.
Enfin, pour des titres disponibles dans le commerce, les bibliothèques municipales et portails de prêt numérique proposent souvent des livres audio en format MP3, enregistrés par des acteurs, écrivains ou journalistes. Des plates-formes d’achat comme Book d’Oreille ou Audible mettent également à disposition des catalogues variés. Bien que ces livres commerciaux ne soient pas toujours structurés, ils restent une option intéressante pour des utilisateurs comme Marc, 50 ans, atteint de troubles visuels, qui souhaite écouter les dernières parutions de romans et d’essais.
version accessible:
