Dans les pas de l’école soviétique d’échecs
*Taylan Coskun est membre du comité de rédaction de Progressistes
« On ne peut pas faire une image visible de l’image visuelle. »
LUDWIG WITTGENSTEIN, philosophe
La phrase la plus prononcée au jeu d’échecs est : «Je n’avais pas vu ce coup ! » Comment se fait-il que l’on se serve de cette phrase comme excuse quand on perd une partie alors qu’à ce jeu tous les coups possibles sont sous les yeux des deux joueurs et des spectateurs ?
Le jeu d’échecs est un jeu à information complète. C’est-à-dire qu’il n’y a théoriquement aucun élément du jeu qui se trouve caché aux joueurs. À l’inverse, le backgammon, lui, est un jeu à information incomplète : vous avez des pièces à faire évoluer, mais à chaque coup intervient, grâce à un jet de dés, une nouvelle information qui oriente le cours du jeu.
On raconte ainsi l’origine de ces deux jeux. Un roi indien qui voulait menacer élégamment son voisin persan a fait inventer le jeu d’échecs ; il le lui a fait parvenir accompagné d’un mot : « Ceci s’appelle jeu d’échecs. Le plus fort, le plus rusé, le plus intelligent gagne, comme dans la vie. » En réponse, le roi de Perse a fait inventer le backgammon et l’envoya au premier comme cadeau, avec un mot en guise de contre-menace à peine voilée : « Ceci s’appelle backgammon. Le plus fort, le plus rusé, le plus intelligent gagne, mais il faut aussi de la chance, comme dans la vie. » L’histoire est instructive. Elle montre en effet que les échecs ne sont pas comme la vie : aux échecs, tout est sous les yeux des deux joueurs, qui peuvent exprimer leurs capacités intellectuelles et leur volonté sans se préoccuper de l’intervention d’éléments externes.
Pourtant, voir ce qui est visible n’est pas si simple. C’est d’ailleurs l’intérêt du jeu d’échecs. À chaque coup on doit faire face à un grand nombre de possibilités. Comment voir le bon coup qui est sous nos yeux ? Au vrai, il y a beaucoup d’obstacles à franchir.
Le bon coup peut être objectivement difficile à voir car en contradiction avec les principes que l’on nous inculque quand on apprend le jeu : c’est le cas des coups qui laissent des pièces en prise (en situation de pouvoir être capturées par l’adversaire) sont difficile à voir. Il y a aussi des raisons subjectives qui nous font passer à côté du bon coup : ainsi, nous tendons à ne pas prendre en compte un bon coup s’il ne rentre pas dans le schéma d’un plan que nous avons élaboré péniblement et que nous voudrions coûte que coûte mener à bien, quitte à ne pas voir un gain immédiat.
Des raisons psychologiques rendent également les coups visi – bles, invisibles : fatigue, peur de l’adversaire ou, inversement, trop de confiance en anticipant le résultat de la partie au lieu de se concentrer sur le moment présent.
En ce sens, comme l’indique Ludwig Wittgenstein, l’image visuelle contient non seulement ce que nous avons devant nous, mais aussi notre vision spécifique, notre focus et tout ce que nous mettons de pensées et de sentiments dans ce que nous regardons. C’est pour cela qu’une image visuelle ne peut avoir d’image visible.
Inattention, présomption, orgueil… aux échecs tout cela peut rendre aveugle, comme dans la vie!


