URGENCE ENVIRONNEMENTALE ET DÉMOCRATIQUE : LE DOUBLE DÉFI DE L’INDUSTRIE NUCLÉAIRE, Hélène Lepont*

*Hélène Lepont est ingénieure.

Le sentiment antinucléaire actuellement bien implanté pourrait être remis en cause du fait de l’urgence climatique. La restauration de la confiance et de l’adhésion des citoyens est indispensable pour qui souhaite à la fois produire de l’énergie décarbonée et promouvoir la démocratie. Il y a urgence car les émissions de CO2 dans l’atmosphère demeurent un enjeu prioritaire pour notre environnement et nos sociétés.

PERCEPTION DU NUCLÉAIRE ET ANXIÉTÉ CLIMATIQUE

Une communication anxiogène extrêmement bien gérée

Les prises de position hostiles à l’énergie nucléaire dans l’espace public ne datent pas d’hier, et ont démontré par le passé la capacité remarquable des organisations antinucléaires à susciter auprès d’un large pan des populations une crainte profonde et durable. La menace d’un accident nucléaire est martelée de façon récurrente, et sur un temps plus long la gestion des déchets à vie longue est mise en exergue pour susciter une crainte diffuse, échappant à l’entendement par les échelles de temps et l’invisibilité du danger. Aujourd’hui, les évolutions du climat font naître chez les citoyens des angoisses similaires : quelques faits concrets et de nature à marquer les esprits semblent préfigurer une catastrophe incroyablement plus vaste, et de ce fait difficile à envisager de façon concrète.

Pour autant, la comparaison ne peut s’appliquer totalement, car le discours antinucléaire a eu des années pour prospérer et s’épanouir, porté par des organisations fort bien structurées. Des citoyens, soumis à cette communication anxiogène de longue date, peuvent avoir peur de vivre à proximité d’un site nucléaire. Peu encore ont peur de respirer ou de manger au quotidien du fait de la pollution, réelle mais peu visible, résultant de l’activité des industries conventionnelles. L’incendie de Lubrizol, à Rouen, et l’évolution des mentalités sur l’engagement pour la préservation du climat peuvent susciter un questionnement et une ouverture plus larges ; mais, à ce stade, l’image de l’énergie nucléaire reste très fortement dégradée.

D’après une enquête IPSOS de 2017, 75% des personnes se déclarant le plus hostiles à l’électricité nucléaire croient que les centrales nucléaires contribuent « beaucoup » à l’effet de serre.
Rejet de l’organisation de l’industrie nucléaire

Les mutations sociétales qui se sont déployées ces dernières années ont de plus précipité le mouvement de rejet du nucléaire, en questionnant somme toute plus l’organisation et l’exercice de l’autorité dans le secteur nucléaire que la finalité même de l’activité. Dans la France d’aujourd’hui,on peut très légitimement s’interroger sur les modes de partage du pouvoir, la façon dont les décisions majeures se prennent : par qui ? pour qui ? Il est urgent et utile de poser ces questions dans bien des domaines.

Paradoxalement, dans le cas de la filière nucléaire, l’action de l’État et des industriels a donné lieu à des critiques déformant la réalité des rapports de pouvoir existants. Le secteur nucléaire rassemble somme toute un faible nombre d’acteurs, et les grands acteurs économiques (EDF et Framatome, Orano) ont l’État pour actionnaire majoritaire. Cette proximité de fait traduit la persistance dans la filière nucléaire d’une notion de service aux populations conforme aux grandes orientations historiques de l’État, et une forme de préservation du fait nucléaire de la libéralisation pure et simple. Or c’est l’inverse qui se produit, avec la suspicion d’un État aux ordres de l’industrie nucléaire – témoin, le traitement médiatique qui peut être fait autour de décisions de justice sur le transport de matières nucléaires, ou encore sur l’implantation du laboratoire de Bure en vue de l’enfouissement des déchets à vie longue.

Tout cela interroge assez naturellement sur l’espace d’expression que l’État a délaissé sur les sujets de programmation énergétique, et le coût en termes d’image et d’adhésion citoyenne qui en découle. Au-delà des errements de l’État actionnaire quant à la stratégie et au pilotage de la filière, l’absence d’une communication politique résolue sur la nécessité d’une production électronucléaire en France pèse lourdement sur la perception du secteur.

En amplification de la concentration et de l’organisation de la filière, la très forte homogénéité de la population travaillant dans ce secteur – une majorité d’hommes, blancs, de formation technique avec une prédominance d’ingénieurs dans un contexte où la parole technique et scientifique est dévaluée – provoque un surcroît de défiance. L’absence de mixité dans ces entreprises ne peut, de fait, être sans effet sur leur mode de fonctionnement, indépendamment de la grande qualité des individus et de leur engagement dans l’accomplissement de leur travail. Cela creuse logiquement l’écart de représentativité de la filière nucléaire par rapport aux populations qu’elle doit servir, et peut accentuer la défiance pérenne entre grand public et industrie nucléaire.

Le lieu commun de l’antinucléaire et l’urgence climatique

Aujourd’hui, être antinucléaire n’est plus questionné par une large part de la population, et également par des intellectuels dont les travaux sont par ailleurs remarquables : au détour d’un essai, d’une émission radio ou télévision, le nucléaire est désormais cité de façon totalement naturelle comme un repoussoir; c’est devenu un lieu commun. Cette prise de position n’est plus identifiée comme nécessitant une réflexion individuelle ou collective ou comme particulièrement militante ; en réalité, dans certains cas elle n’est même plus perçue comme une prise de position mais comme une évidence collective. Donc, l’un des sujets les plus complexes scientifiquement et industriellement, et l’un des enjeux les plus structurants des prochaines années en termes de préservation du climat est devenu, de façon tristement ironique, l’angle mort de la rationalité et du questionnement. Pour autant, il est encore possible d’espérer une restauration du débat public autour des enjeux de production d’énergie, qui pourrait s’accompagner d’une plus grande exigence sur les solutions à mettre en œuvre, d’autant que le changement climatique est désormais une réelle préoccupation pour beaucoup. Dans ce contexte, la production électronucléaire reste incontournable.

LE NUCLÉAIRE DANS LA RÉDUCTION DES ÉMISSIONS DE CO2

Électrique ne signifie pas décarboné

Les émissions de gaz à effet de serre sont un enjeu primordial pour le futur de notre environnement et de nos sociétés. Il est aujourd’hui indispensable de rechercher et de mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour réduire les émissions de CO2, en France et à l’échelle mondiale. Et dans ce mouvement il est important de prendre en compte les modes de production d’électricité lorsque des solutions perçues comme écologiques sont proposées. Par exemple, en Allemagne, sur une autoroute, une caténaire est mise en place pour permettre aux camions de rouler en utilisant directement de l’électricité. C’est formidable ! Sauf que le mix énergétique allemand fait que cette électricité provient de la combustion de charbon ou de gaz… Certes, en déplaçant le problème il peut y avoir une meilleure performance, c’est-à-dire une pollution moindre ramenée à la tonne transportée. Mais cela reste du CO2 émis dans l’atmosphère. L’électricité en soi n’est pas verte, et toute solution mobilisant une alimentation électrique pose la question du mode de production et de trans-port de l’énergie, et de son coût environnemental.

La meilleure option pour générer de l’énergie sans CO2

La production d’énergie nucléaire est un outil essentiel pour préserver ce qui peut l’être de notre climat.Loin d’être le seul levier, c’est néanmoins un moyen éprouvé, pérenne et d’ampleur, pour réduire l’empreinte carbone de la production d’électricité. Bien sûr, à date, des solutions prometteuses sont développées et promues, par exemple les centrales solaires par focalisation. Et c’est très bien.

Encourager ces solutions n’empêche cependant pas de conserver à l’esprit deux points fondamentaux. Le premier, c’est que l’industrialisation prend du temps : un procédé ne peut être transplanté du laboratoire au territoire sans étapes intermédiaires, et c’est d’ailleurs heureux si l’on souhaite se doter de solutions sûres vis-à-vis des populations. Le second, c’est que de grandes quantités d’énergie sont nécessaires, avec une capacité de production permanente et fiabilisée ; donc il y a un besoin évident de performance dans la production électrique.

Le nucléaire est, à court et moyen terme, la seule solution permettant une production massive et continue d’électricité sans émission de gaz à effet de serre. Surtout, au vu de l’échelle de temps de ces cycles industriels, des décisions politiques et d’investissement doivent être prises dès maintenant pour permettre de garantir une production d’énergie propre dans les prochaines décennies.

Nécessité d’une programmation industrielle ambitieuse

Cela suppose une vision industrielle à long terme : de nouveaux réacteurs seront nécessaires pour prendre la relève des réacteurs qui seront arrêtés. Une vision à long terme de la fermeture du cycle du combustible – et des outils industriels pour la mettre en œuvre – est à intégrer dans cette réflexion. Cela ouvre également la question impérative de reconsidérer le déploiement à terme de réacteurs à neutrons rapides, pour pérenniser la production d’énergie décarbonée tout en apportant des solutions concrètes et performantes à la problématique des déchets à vie longue. De ce point de vue, l’arrêt du programme ASTRID, connu des acteurs du secteur bien avant son officialisation récente, est un renoncement du politique dans sa mission la plus fondamentale : porter une vision d’avenir pour la nation.

Plus largement, les projets de refonte de l’organisation d’EDF inquiètent à double titre. En effet, le projet en lui-même pose problème car il conduirait à un affaiblissement d’EDF en scindant les activités et en stigmatisant un peu plus l’activité nucléaire ; et, surtout, modifier la structure d’entreprise ne contribue en rien à la définition d’un programme industriel d’avenir pouvant contribuer à la lutte contre le changement climatique. C’est une vision industrielle,et non pas capitalistique, qui serait pertinente.

Le site de Marcoule aurait dû accueillir le réacteur de quatrième génération issu du programme ASTRID.

QUELS LEVIERS ?

Action politique

Par son histoire, son organisation actuelle et sa finalité, l’industrie nucléaire est encore et doit rester au service des populations. Cela implique de façon évidente une prise de décision et de position par la sphère publique et politique, éclairée parles connaissances des ingénieurs et scientifiques engagés dans cette industrie. Si la compétence est clé et doit être portée par les acteurs comme le CEA, EDF, Framatome, Orano, la programmation est du ressort de l’État. Une réappropriation des responsabilités de chacun sur ce terrain est donc indispensable pour espérer replacer les décisions et, in fine, le citoyen à leur place. Cela nécessite du courage dans le sens où e travail de sape des associations antinucléaires s’est épanoui sur tant d’années qu’il est aujourd’hui difficile de porter un discours alliant une volonté démocratique à une ambition électronucléaire. Le fait de prendre position et de s’exprimer de façon claire sur ce dossier pourrait de plus contribuer à restaurer la qualité du débat public, ce qui serait dans tous les cas appréciable. L’enjeu est de réaffirmer la nécessité de l’énergie nucléaire en termes de développement durable et d’associer la vision citoyenne à ce programme, notamment en clarifiant l’ambition écologique du nucléaire. Dès à présent, les investissements d’avenir sont à mener en dégageant la finalité de service public (produire de l’électricité et préserver le climat) des problématiques de rentabilité financière.

Mutation du nucléaire : le rôle des acteurs industriels

Mais l’investissement attendu n’est pas uniquement industriel : la production d’énergie nucléaire et la fermeture du cycle du combustible sont rendus possibles avant tout par un ensemble de compétences et d’engagements individuels et collectifs. Relancer un programme ambitieux en matière d’outils suppose et permet de remobiliser des hommes et des femmes, de concentrer et de pérenniser leurs compétences mises à risque par les récentes difficultés du secteur. La bataille pour un nucléaire performant et fiable nécessite la préservation et le redéploiement des savoirs et compétences précieux, ce qui peut se faire en portant les projets d’avenir dont nous avons de toute façon collectivement besoin.

Les acteurs industriels peuvent également jouer un rôle de communication et de diffusion de l’information : si la responsabilité politique est établie, elle n’efface pas les difficultés de l’industrie nucléaire à communiquer efficacement, soit de façon institutionnelle, soit sur le plan individuel de chacun de ses acteurs. La campagne de communication lancée par Orano représente à ce titre un premier effort intéressant. Certes, les campagnes antinucléaires ont porté leurs fruits, mais émerge une prise de conscience collective que les défis climatiques auxquels nous sommes confrontés justifie de remettre en question bien des certitudes dans nos modes de vie. Le positionnement du nucléaire dans l’équation pourrait être reconsidéré en s’intégrant à cette dynamique.

Responsabilité individuelle et citoyenne

En dernier ressort, il importe de souligner le caractère collectif des défis qui se présentent à nous aujourd’hui :le lien social et la qualité du dialogue sont indissociables du déploiement de solutions techniques pour faire face au changement climatique. Prendre conscience de cela, c’est de fait s’identifier comme partie prenante de la solution et de l’avenir de notre société. Éprouvés par des années de communication antinucléaire particulièrement hostile et dogmatique, de nombreux ingénieurs évitent de prendre position ou de s’exprimer sur le sujet de l’industrie nucléaire. Chacun d’entre eux aurait pourtant une capacité de transmission et de conviction qui pourrait contribuer à mieux faire connaître un secteur auquel on reproche son opacité. Plus largement, chaque personne concernée peut à son échelle faire preuve de curiosité et d’exigence ; c’est à cette condition qu’un discours rationnel et documenté pourra se déployer, ouvrant la voie à une meilleure compréhension des enjeux nucléaires dans le contexte de la réduction des gaz à effet de serre.

Une réflexion sur “URGENCE ENVIRONNEMENTALE ET DÉMOCRATIQUE : LE DOUBLE DÉFI DE L’INDUSTRIE NUCLÉAIRE, Hélène Lepont*

  1. Je milite dans la Meuse et je défend l’existence du site de Bure. En ce moment les écologistes collent des affiches titrée « BON BAISE ATOMIQUE » à propos du site. Par ailleurs ils ont publié, à destination des écoles (refusé par l’académie) un luxueux album en bande dessinée intitulé « PANIQUE A BURE » avec projection de flammes et fumées noires. Il serait peut-être intéressant pour vos argumentaires d’en prendre connaissance et je veux bien vous l’envoyer si vous me donnez une marche à suivre…Une remarque vous utilisez le terme d’enfouissement pour désigner ce choix. C’est ce que font les écologistes pour dévaluer cette solution. Ors nous parlons dans nos cahiers d’acteurs de GESTION SOUTERRAINE et de réversibilité. Pour les départementales nous avons été contraints de nous incliner devant la décision des autres partis de contester Bure et obtenu, pour ce faire, qu’il ne soit question que de mauvaise gestion. Nous avons eu du mal a faire en sorte de ne pas nous prononcer localement pour la sortie du nucléaire. J’ai seul mené ce débat (notamment sur la réversibilité) même dans le parti c’est compliqué. Il serait nécessaire que cette question soit reprise rappelant nos positions départementales et nationale à ce propos.

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