Derrière le Bitcoin, quel avenir pour la technologie Blockchain?, Eric Bevillard*

Au-delà du véritable emballement médiatique qu’a déclenché le bitcoin, du fait notamment de l’envolée vertigineuse du cours, se cachent les technologies blockchains, auxquelles l’on promet un potentiel de disruption important et qui pourraient changer notre rapport à la confiance.

*Eric BEVILLARD est informaticien et membre de l’Observatoire Zététique.


En 2008 paraît un document de huit pages dans lequel un certain Satoshi Nakamoto décrit le fonctionnement d’une monnaie qu’il vient d’inventer, le bitcoin. 2008 n’est pas une date anodine: le monde bancaire est en pleine crise. C’est dans ce contexte que cette personne (ou groupe de personnes, car on ignore son identité réelle) issue de la mouvance crypto anarchiste pose les bases de ce qui se veut une révolution : la création d’une monnaie qui ne soit pas contrôlée par une institution mais par un algorithme.

LE TIERS DE CONFIANCE REMPLACÉ PAR DE LA DÉPENSE ÉNERGETIQUE
De nombreux experts affirment que Nakamoto mériterait le prix Nobel d’économie alors qu’il n’a pas inventé grand-chose. En effet, la blockchain, qui est le protocole sur lequel s’appuie le bitcoin, n’est que l’agrégation de technologies connues qui viennent de la cryptographie et des réseaux pair-à-pair. Mais son génie a été de les combiner de façon extrêmement astucieuse.

En simplifiant à l’extrême, la blockchain n’est rien d’autre qu’un immense livre de comptes dans lequel on liste toutes les transactions qui ont eu lieu. Lorsque Toto veut acheter à Titi un objet, la blockchain vérifie que Toto a bien l’argent sur son compte, et la transaction est ajoutée dans le livre de comptes. Lors de l’ajout, on créé un nouveau livre – un bloc –, dans lequel on a l’historique du bloc précédent plus les nouvelles transactions validées. On a ainsi une chaîne de blocs, qui n’est autre qu’une chaîne de log, au sens informatique, répartie sur tous les ordinateurs, appelés « nœuds du réseau ». Il serait possible pour un pirate informatique de modifier ce livre de comptes, mais pour cela il faudrait qu’il arrive à le faire sur 51 % des nœuds du réseau. C’est théoriquement possible, mais sur la blockchain bitcoin cela demanderait une puissance de calcul faramineuse.

Dans un système monétaire habituel, c’est un tiers de confiance (la banque, la chambre de compensation…) qui assure la validation de cette transaction. Pas pour le bitcoin. Afin de valider le nouveau bloc (qui contient un ensemble de transactions), la blockchain va lancer environ toutes les dix minutes un concours mondial, auquel n’importe qui peut participer, qui consiste à trouver la réponse à un défi algorithmique. Les entités qui essayent de résoudre ce défi s’appellent les « mineurs ». Le premier qui trouve la solution crée le nouveau bloc en ajoutant les transactions qu’il a validées et reçoit une récompense, actuellement 12,5 bitcoins. Au moment où cet article est écrit, 1 bitcoin vaut environ 10000 dollars, c’est donc une récompense de 125000 dollars que reçoit le mineur pour un travail consistant à faire mouliner des ordinateurs.

Face à cette nouvelle ruée vers l’or, les mineurs sont passés de simples citoyens lambda à des fermes de calcul dédiées à cette tâche, pratiquement toutes en Chine, car l’énergie y est moins chère, surtout dans certaines provinces, comme celle de Sichuan. Car là est un des problèmes majeurs du bitcoin : le coût énergétique. Pour résoudre ce défi algorithmique, donc valider un groupe de transactions, il faut une grosse puissance de calcul, donc beaucoup d’énergie pour faire tourner les serveurs. D’autant plus que la blockchain complexifie la difficulté à mesure que la puissance de calcul disponible sur le réseau augmente. Récemment, la consommation énergétique de la blockchain bitcoin a été estimée au même niveau que la consommation électrique d’un pays comme l’Irlande.

On peut s’offusquer de cette consommation gigantesque, mais c’est sur cette dépense énergétique que se crée la confiance dans la blockchain bitcoin. C’est parce que les mineurs ont quelque chose à perdre (l’argent investi dans le matériel et l’énergie consommée) que les utilisateurs peuvent avoir confiance dans la validation des transactions. Autrement dit, confiance = dépense énergétique.

Avec d’autres mots on pourrait se poser la question ainsi : est-ce que pour l’humanité le service rendu par la blockchain bitcoin (s’affranchir de tiers de confiance dans un système monétaire) est tel qu’il justifie une telle dépense énergétique? Certains le pensent.

Le monde bancaire, celui-là même qui est censé être menacé par le bitcoin, s’est rendu compte, à partir de 2013, qu’utilisée d’une autre façon la blockchain pourrait lui être très utile. La blockchain bitcoin s’appuie sur des briques technologiques de crypto et de réseau pair à- pair. En modifiant certaines de ses règles, on peut créer d’autres blockchains fonctionnant suivant des règles différentes. À partir de 2015, on a vu l’apparition en nombre de nouvelles blockchains.
Certaines d’ailleurs se lancent avec la volonté de trouver une solution à la dépense énergétique.

1 bitcoin vaut environ 10000 dollars en mars 2018.

Si beaucoup d’institutions, financières ou non, sont intéressées par le potentiel révolutionnaire de la blockchain, certains aspects de cette technologie ne leur conviennent pas : la dimension décentralisée, le fait que l’historique des transactions soit à la vue de tout le monde, le non-droit à l’oubli…

UNE ARME CONTRE LES BANQUES OU UN OUTIL POUR ELLES?
Ainsi a émergé l’idée de blockchain privée. Avec ce concept, il devient possible de créer un système pour lequel les permissions d’accès, de lecture et de vérification du registre de la blockchain sont contrôlées de manière plus stricte, tout en conservant la plupart des avantages de la technologie, dont la garantie d’authenticité, le partage d’information.

On peut diviser les blockchains en deux catégories :
– les blockchains publiques, où n’importe qui peut participer et qui sont sécurisées par la crypto-économie (c’est-à-dire par les mineurs qui ont un intérêt financier à valider les transactions) à travers un jeton (token) qui s’apparente à une crypto – monnaie ;
– les blockchains où le processus d’approbation est contrôlé par un nombre restreint et choisi de nœuds (blockchain de consortium) ou par un unique acteur (blockchain privée).

Pour les institutions financières, les blockchains privées et de consortium ont de nombreux avantages : simplification de validation de transactions, partage de la vérification des données clients, coûts réduits des processus de vérification, rapidité, confidentialité. Le tout sans la perte de contrôle qu’impliquait la version publique issue du bitcoin.

Le fort intérêt des banques pour les blockchains s’explique par la nécessité qu’elles ont de se digitaliser. Elles sont un des derniers domaines à n’avoir été que peu touchés par la vague du numérique. La blockchain arrive avec la promesse de pouvoir ainsi simplifier de nombreuses applications qui nécessitent aujourd’hui un gros back-office : des employés qui valident des identités, des transactions en recevant des courriels, des fax… Les économies que pourrait faire le monde bancaire sont estimées de 80 à 100 milliards de dollars par an, d’après McKinsey, qui se traduiraient par une forte diminution du personnel de back-office. Prenons l’exemple du KYC (Know Your Customer), un processus réglementaire permettant de vérifier l’identité des clients que, aujourd’hui, chaque institution financière doit appliquer. S’il était stocké sur une blockchain de consortium, cette tâche ne devrait être faite qu’une seule fois par institution : une économie énorme. Autre exemple, lors d’une transaction financière, la transaction est aujourd’hui en moyenne enregistrée dans dix bases de données différentes.

En 2015, une blockchain 2.0 appelée Ethereum est apparue. Elle ajoutait une fonctionnalité simple mais redoutable : l’exécution automatique d’un script appelé smart contract.
Ces contrats « intelligents » sont déclenchés par des données externes qui leur permettent de modifier d’autres données. En septembre 2017, un exemple concret de cette application a vu le jour : Axa a lancé une plate-forme d’assurance, Fizzy, qui utilise un contrat « intelligent » pour assurer les billets d’avion. Grâce à un outil de suivi de vols, Fizzy déclenche un remboursement dès que le retard de l’avion est constaté, sans que l’assuré ait à produire de justificatif. Pour les assureurs, cette technologie pourrait faire baisser le coût de gestion d’un contrat de 4 € à 0,40 €. Ouvrant ainsi la voie à la micro-assurance, à moins de back-offices, et donc à des économies, d’après PWC, de 5 à 10 milliards par an pour le secteur de l’assurance. Demain, on pourra ainsi s’assurer en quelques clics et pour un coût très faible contre une entorse lors du Marathon de Paris.

Et d’autres secteurs pourraient bénéficier d’économies non moins importantes grâce à la blockchain: la logistique, les groupes pharmaceutiques (traçabilité des médicaments), le domaine de l’énergie pour la gestion des contrats, les objets connectés. Et certains États, comme le Honduras et le Ghana, ont même basculé la gestion de leur cadastre sur blockchain, afin de lutter contre la corruption : une parcelle pouvait changer de propriétaires contre un pot-de-vin. Certains essayent de monter des blockchains pour le vote également.

LE NOUVEAU PARADIGME N’EST PAS POUR DEMAIN
En 2017, blockchain a été un des buzzwords, mots à la mode de l’année. Les grandes entreprises se sont ruées sur le sujet et ont voulu tester cette technologie pour mieux comprendre comment en tirer profit. On a ainsi vu des centaines de preuves de concept utilisant la blockchain qui ont permis deux constats.

Le premier est que la technologie n’est pas mature. Elle a encore de nombreuses barrières à lever, comme, par exemple, le passage à l’échelle industrielle. IBM, qui est l’acteur le plus à la pointe sur cette technologie, a ainsi reconnu que sur trois cents preuves de concept réalisées en 2017, une seule est passée en production. Il faut vraiment comprendre que la maturité des blockchains est encore faible. Et rien ne dit qu’elles arriveront à lever ces difficultés.

Le second est que la majorité des entreprises n’ont pas compris de quoi il s’agissait. Certaines sociétés de service spécialisées ont admis devoir créer des arbres décisionnels pour vérifier d’abord si la blockchain est bien la bonne solution à la problématique de leur client avant d’engager des travaux sur le sujet, car elles recevaient des demandes farfelues. Ainsi, certaines voudraient utiliser cette technologie comme une simple base de données, or ce n’est pas la technologie de base de données la plus performante. Un exemple parmi bien d’autres : le Crédit mutuel Arkéa utilise la blockchain pour partager des informations avec ses filiales. Or la blockchain est utile lorsque l’on a un déficit de confiance. Si le Crédit mutuel en est à manquer de confiance dans ses propres filiales…

La confiance. C’est pourtant justement ce qui rend cette technologie fascinante, avec peut-être un potentiel révolutionnaire malgré tout. Car elle permet de réaliser des transactions en se passant d’un tiers de confiance. De nombreuses entreprises établies sont elles-mêmes des tiers de confiance, et utiliser la blockchain reviendrait à les retirer de l’équation. Que devient un notaire si toutes les ventes de biens sont enregistrées, certifiées et infalsifiables sans qu’il ait à intervenir ? Que devient Western Union si la diaspora africaine peut envoyer de façon sûre son argent vers l’Afrique? Que devient la monnaie d’un pays si l’on utilise dans notre quotidien des centaines de crypto-monnaies différentes? Que devient un fournisseur d’énergie si demain je peux vendre en toute confiance l’énergie de mes panneaux solaires à mon voisin, même si ma relation avec lui est difficile ? Que devient même Uber si on remplace son service par une blockchain qui garantit le transfert d’argent entre l’utilisateur du service et le chauffeur ? Oui, même Uber pourrait être ubérisé par blokchain !

Les crypto-anarchistes voient dans cette destruction des tiers de confiance une avancée pour la société, surtout quand ce tiers de confiance a montré sa faiblesse, comme on a pu le constater en 2008 avec la crise monétaire. La première vague d’utilisation des blockchains en améliorant les processus des banques, des assurances et des industriels se traduira par une disparition des emplois de ces back-offices. Mais la deuxième vague, si elle a lieu, remplacera les tiers de confiance, ou du moins les forcera à apporter un vrai service.

On peut également imaginer des blockchains qui apporteraient un vrai progrès, par exemple pour le vote ou pour les dons d’organes, en garantissant que personne ne nous double dans la file d’attente. Il existe déjà une blockchain qui permet de garantir que tel diamant n’est pas un diamant de sang.

Les spécialistes semblent unanimes sur une chose : rien de sérieux ne sortira avant cinq à dix ans. Après le buzz et la spéculation, on va sans doute d’abord passer par une période de désintérêt vis-à-vis des blockchains car les promesses de cette technologie ne sont pas encore là. On peut déplorer la bulle qu’il y a aujourd’hui autour des blockchains.

Le nombre de start-up qui se lancent en 2018 sur la vague blockchain et crypto-monnaies est impressionnant. Il y a beaucoup d’idées farfelues, mais, comme pour la bulle internet, qui a explosé, on pourra sûrement voir émerger des applications intéressantes. Alors si, et seulement si, les verrous technologiques sont levés, la blockchain deviendra une invention qui apportera un changement de paradigme, emportant avec elle de nombreux tiers de confiance.

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