La différence avec Jaurès, Amar Bellal*

*Amar BELLAL est rédacteur en chef de Progressistes.


C’est peut-être le mal le plus profond qui ronge la gauche française aujourd’hui : le décrochage avec le monde du travail. Pour preuve les scores historiquement bas dans les milieux populaires aux dernières élections, mais aussi le rôle mineur que ces partis ont pu jouer dans le déclenchement des mouvements sociaux actuels contre la privatisation de la SNCF et la défense des services publics, pour ne citer que les plus récents. Ces forces politiques soutiennent bien sûr, à différents degrés, ces mouvements : tracts distribués par des milliers de militants à travers tout le pays, organisation de réunions publiques, caisses de grève, relais politique au Parlement par leurs élus. Ce qui est loin d’être négligeable et qui montre d’ailleurs l’importance de disposer d’organisations structurées comme les partis politiques. Mais reconnaissons-le : on prend souvent le train alors qu’il est déjà lancé…

Alors pourquoi ce mal profond? Pourquoi, lorsque nous lisons les programmes de ces partis politiques, les réflexions de leurs clubs de pensée, on est frappé du décalage avec ce qui se vit dans le monde du travail, de l’écart avec l’expertise de nombreux syndicalistes sur un certain nombre de sujets ?

Une explication facile, mais qui reste insatisfaisante, est de relever que la plupart des dirigeants politiques, du local au national, ne sont pas issus du monde du travail et que, par conséquent, ils arrivent difficilement à en être des représentants politiques crédibles, et ce même avec la meilleure volonté du monde. Des universitaires comme Julian Mischi se sont d’ailleurs fait une spécialité de ce genre d’arguments, qui ne sont pas vraiment convaincants à y regarder de plus près. En effet, ce qui explique que nombre de militants actifs sont, il est vrai, dans la fonction publique (avec un certain niveau de protection donc) ou exercent un emploi de permanent dans un parti, ou de collaborateurs d’élus (qui est une des situations les plus précaire qui soient d’ailleurs), ce n’est pas vraiment un choix mais bien l’insécurité sociale qui s’est construite au fil des décennies au gré de lois fragilisant le monde du travail et renforçant le patronat. La chasse aux militants dans les entreprises, le fait qu’afficher un engagement bien à gauche soit devenu une entrave pour une embauche dans le secteur privé, ou simplement pour conserver son emploi, voilà les raisons principales d’un phénomène qui ne touche pas seulement le PCF.

Un rapport de forces global en défaveur de la gauche, l’éclatement des collectifs de travail et, dans de petites entreprises, l’isolement des salariés sans commune mesure avec ce qu’on a connu dans les années 1960-1970… bref, un paysage du salariat complètement bouleversé constitue la toile de fond du défi auquel doivent relever de grandes organisations comme la CGT. Cette dimension est souvent occultée alors qu’elle revêt une dimension centrale, bien au-delà du seul cas du PCF d’ailleurs.

Mais, insistons bien, la composition sociologique de ce qu’on nomme exagérément « l’appareil » des partis politiques à gauche n’est pas une explication satisfaisante si on considère que par le passé nombre de grandes figures politiques de la gauche n’étaient pas vraiment issues du monde qu’elles défendaient, et cela n’empêchait pourtant pas la gauche d’être autrement plus forte et crédible. Prenons l’exemple de Jean Jaurès : il n’était pas ouvrier, et pourtant il a grandement contribué à défendre les intérêts des travailleurs de l’époque, de façon efficace et au plus haut niveau, en utilisant tous les outils des institutions républicaines pour faire vivre concrètement la lutte des classes et arracher des victoires concrètes pour le progrès social. La différence, c’est que Jaurès s’intéressait sincèrement au monde des salariés, écoutait attentivement les représentants syndicaux, accordait beaucoup de crédit à leurs travaux et à leurs expertises, et leur donnait une réelle perspective politique. Ce n’est plus vraiment le cas de l’ensemble de la gauche aujourd’hui, et c’est son plus grand défaut, et non pas l’origine socioprofessionnelle de ses dirigeants.

Au contraire, aujourd’hui, il faudrait retrouver le chemin d’une étroite collaboration avec le monde du travail pour pouvoir le représenter politiquement de façon crédible. Un premier pas serait que dirigeants et élus de gauche, tous ensemble, prennent au sérieux ces expériences et travaux d’expertise..

C’est le travail que nous continuerons à faire dans notre revue : contribuer à faire connaître le plus largement possible la réflexion de ces acteurs du monde du travail, leur ouvrir les pages de la revue.

Un commentaire

  1. Excellent texte tout à fait d’actualité à l’approche du Congrès. Merci Amar pour ces quelques lignes qui donnent à réfléchir et qui peuvent nourrir un débat au sein des cellules ou sections

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