Aux racines économiques de la crise écologique et sociale, Jean-Claude Cheinet*

Cet article représente la version complète de celui qui a été publié dans les pages Débats du journal l’Humanité en date du vendredi 2 Mars.

Dans un article nécessairement court, ce qui suit rappelle et met en perspective des éléments connus, souvent analysés séparément, pour dégager la course à l’abîme dans laquelle nous engage le capitalisme. Car à travers chaque mécanisme évoqué se dessine la trajectoire qui mène nos sociétés capitalistes, incapables de dominer des intérêts particuliers divergents, dans une impasse écologique dans le même temps où, de ce fait, la crise sociale s’aggrave.

*Jean-Claude Cheinet est membre du Comité de Rédaction de Progressistes et de la Commission Ecologie du PCF


Le capitalisme s’est développé sur quelques siècles en utilisant sans freins ni règles autres que des relations inter personnelles, les ressources de la nature (bois, eau au Moyen âge; charbon, minerais au 19e siècle; les sources fossiles d’hydrocarbures, les aquifères, la qualité de l’air …) . Or ce sont essentiellement des « communs », des biens dont tous devraient pouvoir jouir et qui devraient être l’objet d’une gestion collective veillant sinon à leur pérennité du moins à leur gestion durable.
Bien loin de les gérer, les états ont délibérément permis leur « exploitation »/ pillage: avec des modalités légèrement différentes selon les pays, les lois ont été élaborées pour faciliter cette utilisation. Nature gratuite pour les matières premières et rejets faciles dans la nature comme poubelle globale ont permis des profits importants et immédiats, de pair avec l’essor des entreprises capitalistes; du reste les règles de la comptabilité des entreprises excluent des dépenses ces « externalités » dont l’entretien revient à la collectivité pour quelques unes (routes…) ou sont dégradées (nombreuses ressources naturelles en voie de raréfaction…)  .

Les logiques de développement du capitalisme aggravent ces tares. Pour vendre plus, les firmes mettent en place sur leurs produits des dispositifs d’obsolescence programmée. L’ensemble pousse encore plus à une hyper consommation et à des gaspillages suivis par les pollutions engendrées par ce qui est rejeté dans la nature sans précautions (métaux lourds…;) ou sans pouvoir être recyclé en l’état des techniques (ex: les jouets …) .

L’entreprise privée se situe en mercenaire légal qui pille la nature comme elle exploite les hommes; et comme toutes les entreprises ont tendanciellement le même comportement, c’est le système lui même qui a ce caractère. Aussi, lorsque de premières règles ont limité cette « liberté » de piller, les capitaux sont allés s’investir ailleurs: dans des campagnes à bas salaires d’abord puis dans les colonies et le « tiers monde » . De nos jours, ce sont les « contraintes environnementales » (belle façon de masquer la volonté d’esquiver ses responsabilités sociales et écologiques) qui justifient pour les milieux financiers des délocalisations qui permettent d’aller là où l’on peut polluer sans retenue ni crainte. Lénine en son temps a analysé l’impérialisme, un régime qui se survit grâce à une expansion planétaire.

Planète finie et impasse écologique actuelle

Mais ce processus a désormais atteint ses limites car la planète est finie.
Les déchets, les pollutions des eaux des rivières ou des nappes phréatiques, de l’air notamment par les transports massifs par camionnage, la déforestation massive (forêts tropicales….) , les métaux lourds et les pesticides rémanents des décennies durant, ont dégradé la biodiversité au point de provoquer une crise massive d’extinction des espèces. Les rejets de GES dus à l’utilisation massive des énergies fossiles ont provoqué un réchauffement climatique d’origine anthropique qui à son tour crée une situation menaçant les sociétés humaines elles mêmes.
Récemment 15.000 scientifiques de tous pays ont encore alerté sur cette urgence climatique. Or les différentes COP réunies dans le cadre des Nations Unies parviennent majoritairement à ce constat mais, dominées qu’elles sont par les grands états capitalistes, ne parviennent pas à faire adopter des mesures contraignantes. Tout au plus s’ébauche t il une vague et problématique fiscalité environnementale (taxe carbone retombant sur les citoyens consommateurs … et qui à son tour devient une marchandise spéculative) et un système assurantiel pour se rembourser des catastrophes que l’on a de fait renoncé à prévenir.

Les états se sont effacés par choix ultralibéral. S’il est évident que de multiples initiatives de tous niveaux seront nécessaires pour endiguer le réchauffement climatique, villes, régions entreprises et banques ne pourront jamais remplacer le rôle structurant et le contrôle des états.

Fausses solutions

La conscience que l’on ne peut (pas) continuer ainsi avance.
Les milieux dirigeants tentent de démontrer que des solutions techniques existent par une mutation vers un « capitalisme vert »  ; au delà de produits particuliers (sans phosphates etc…) c’est surtout les ENR (énergies renouvelables éoliennes ou photovoltaïques) qui sont mises en avant. Il y a d’ailleurs là une véritable escroquerie sémantique qui consiste à parler de transition écologique ou énergétique tout en déviant le débat sur la seule production d’électricité … afin de dénigrer le nucléaire civil qui fait que la France émet peu de GES (gaz à effet de serre).

Pour autant, l’intermittence de ces ressources ENR montre qu’il n’y a là pas de solution miracle, de plus en France, des tarifs artificiels et l’obligation de rachat par EDF en font surtout une niche à profits.  La geo-ingénierie, des produits nouveaux, des « puits à carbone » capturant le CO2 de l’atmosphère, les voitures électriques ou à hydrogène n’en sont pas encore à un large stade industriel….
Cette avalanche de projets à la technologie immature, dont aucun n’a démontré une efficacité massive répondant aux nécessités, montre surtout la tentative (désespérée?) d’adapter pour faire perdurer un capitalisme dont une part de plus en plus importante de la population se détache.

Une démarche parallèle est ébauchée avec le retour du malthusianisme. Ce néo malthusianisme s’appuie justement sur l’épuisement des ressources naturelles pour en rendre les peuples du tiers monde responsables du fait de leur nombre, mettre en cause leur aspiration au développement  et délégitimer leur action de réclamation de fonds de compensation climatique auprès des grandes puissances capitalistes (cf les discussions des COP). Outre que cette vision globalisante s’avère fausse dés que l’on aborde les chiffres par continents et régions ou selon les classes sociales des pays « riches » comme des pays « pauvres », la cause réelle de l’épuisement des ressources est à rechercher dans les relations inégales entre pays et le pillage des pays pauvres par les multinationales. De plus les principales causes reconnues de la dégradation écologique de la planète ne sont pas à rechercher chez les « pauvres » mais elles sont dans l’hyper consommation des pays riches (en produits pétroliers notamment) , la déforestation massive des pays tropicaux, les gaspillages d’eau et les pesticides répandus massivement.

Gérard Le Puill, auteur de cet ouvrage, journaliste à l’Humanité et membre de la Commission Ecologie du PCF, donne dans son livre des pistes pour inverser la tendance.

Approche théorique:

L’analyse de la crise écologique et sociale du mode capitaliste de production est facilement admise. Le marxisme a parfois été réduit aux 2 termes: capitalistes/prolétaires liés par le processus d’exploitation; en réalité il y a 3 termes:                  nature/ capitalistes /prolétaires

Dés lors, dans la formule générale du capital:              A > M >M(Ft) > M’ > A’          on voit que M est pris dans la nature pour transformation et M’ est rejeté comme sous produits ou déchets. On peut donc considérer que le productivisme est une fuite en avant qui en reste à ce schéma linéaire . Il est consubstantiel au capitalisme; à noter que dans sa compétition avec le capitalisme, le socialisme d’état a été lui aussi productiviste.

Rompre avec le productivisme n’est pas une baisse de la production en restant dans ce schéma linéaire (décroissance) mais rompre avec ce mode de production en élaborant les chemins d’une économie circulaire (réemploi des sous produits, recyclage par éco conception etc…) qui satisfasse les besoins sociaux et une gestion durable des communs afin que se poursuive longtemps l’aventure humaine sur une Terre qui de toutes façons nous survivra.

Course à l’abîme ultralibéral

Pour autant la volonté de s’engager de certains milieux dirigeants est réelle. Apportera-t-elle de l’efficacité? Certains envisagent une véritable mutation du capitalisme; mais avec quel contenu? quelles logiques de développement?

La France comme grande puissance et qui se veut « garante » de l’accord de Paris, s’affranchissant de l’ONU, a convoqué fin 2017 un sommet pour la planète (« one planet summit »). Ont été invités gouvernements et milieux dirigeants de l’économie. Car la démarche centrale reste de faire appel aux financiers et aux entreprises pour des placements et investissements « vertueux ». Toutefois, il est à remarquer que dans les discussions et au delà des préalables vertueux, l’argument décisif est que « c’est rentable »; pourquoi pas si l’écologie est prioritaire?.

Ces investissements vertueux se feront avec des fonds récoltés sous forme d’obligations, or les obligations sont des placements sûrs garantis par l’état à un taux supérieur au marché et les caractères qui permettent de classer comme  » verts » les investissements sont si flous qu’ils ont même parfois été engagés pour des centrales à charbon … car rentables!!  Rien ne remplacera les états pour règlementer, contenir les appétits de profits immédiats peu honorables, exprimer et agir pour l’intérêt général.

D’ailleurs si l’on mesure les choses à l’aune des actions concrètes et non de la communication (1), l’Allemagne et les EUA relancent le charbon, la France affaiblit de différentes façons son secteur nucléaire civil, sacrifie le fret ferroviaire au profit du camionnage, peine à mettre en place une aide à l’isolation des logements (on privatise les HLM pour mettre la chose à la charge de l’habitant!) . Dans l’industrie, la faiblesse en effectifs des organismes de contrôle de la production et des rejets, amène à se targuer de l’avancée que constituerait « l’autocontrôle » …. sauf que de ce fait on voit moins les abus (cf affaire Lactalis ou rejets polluants dans l’air…). Enfin les « communs » sont grignotés, livrés au privé (eau potable) ou leurs protections passées affaiblies ou abolies (cf gestion des forêts domaniales).

Ainsi, par nature et recherche d’un profit immédiat, le capitalisme tend à ignorer la gestion sur temps long de l’ensemble des communs et donc l’exigence écologique. Dans la même recherche, il a envahi la planète pour profiter des matières premières et rejeter sans contraintes ou exporter dans les pays « pauvres » ses produits usagés (voitures en Afrique) voire à y exporter ses déchets toxiques en spéculant sur l’ignorance des populations et la complaisance des élites corrompues; mais (même si certains rêvent d’aller exploiter Mars…) difficile d’aller plus loin que le moindre recoin de la Terre! Devant la crise écologique patente, il cherche les subterfuges du « capitalisme vert » pour trouver des niches de profits … mais qui se heurtent à ses propres logiques globales et sont de ce fait inopérantes.

Ignorance ou égoïsme de classe?

Dans les cercles dirigeants beaucoup savent. Nombreuses sont les alertes des scientifiques. Déjà arrivent les premiers réfugiés climatiques, les évènements climatiques extrêmes sont plus nombreux et les températures moyennes observées sont plus élevées. « La maison brûle et nous regardons ailleurs » déclarait J Chirac. Alors pourquoi continuent ils?

L’intérêt financier immédiat est en cause: la relance du charbon par Trump aux EUA ou par Merckel en RFA a des avantages pour telle ou telle firme, l’implantation d’un oléoduc a de tels enjeux géostratégiques qu’elle peut même engendrer des guerres (Proche Orient) . Le lobbying des firmes est efficace et les « obligations vertes » permettent de se racheter à bon compte une conscience.

Et puis il y a, jamais exprimée clairement mais mise de fait en pratique, l’idée que quoi qu’il arrive, les « riches » s’en tireront; n’ont ils ont acquis des propriétés dans des havres sûrs? iles de l’océan Indien ou des Antilles, stations huppées des Alpes, Côte d’Azur … La spéculation foncière ne réserve-t-elle pas les centres villes aménagés aux couches supérieures? Quant à la masse de la population, « les gens de rien » , on leur prêche l’austérité avec le même mépris qu’on les laisse dans des logements dégradés dans des quartiers soumis aux pollutions…. Quant aux migrants réfugiés climatiques, le racisme néo colonial s’ajoute au mépris pour les rejeter le plus loin possible.

Il y a là un égoïsme de classe insoutenable et révoltant au regard du sens commun et de l’intérêt global de l’Humanité.

(1) Firmes et grands états prévoient un doublement du trafic aérien dérèglementé, un développement du fret maritime et les transports collectifs stagnent.

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