Après la disparition de Fidel: jumelage entre syndicats français et cubains, Bernard Rieu*

Voilà plus de vingt ans que des syndicats cubains et français d’énergéticiens ont mené un jumelage. Une expérience de la réalité cubaine s’en dégage à travers ce témoignage.

*BERNARD RIEU est ingénieur, retraité EDF.


À TRAVERS LES OBSTACLES
Il est de bon ton de dénigrer le « socialisme à la cubaine » en guettant sa disparition, mais l’honnêteté veut qu’on revienne aux années 1990 et au blocus imposé à la Grande Île. Au regard de cette situation et dans le cadre de la lutte pour sa levée, la FNME (Fédération Nationale des Mines et de l’Energie) CGT d’Aquitaine a créé des jumelages avec les syndicats des énergéticiens cubains de Santiago de Cuba. Des différentes rencontres que j’ai eues avec des syndicalistes, des directions d’entreprises, des responsables de CDR (comités de défense de la Révolution) et avec la population en général, il ressort que les Cubains veulent un avenir national, des perspectives de développement, ont de fortes motivations politiques, idéologiques et morales, de profondes raisons de vivre, de construire, de participer, de lutter. Sans préjuger du sens et des résultats des expériences et des réformes en cours, ce qui frappe à Cuba, c’est l’étonnante capacité d’innovation de son socialisme. Après la disparition du camp socialiste, Cuba semblait condamnée : perte de 85 % de son commerce extérieur, chute de 35 % de son PIB, fermeture d’usines. Pour la population, cela avait signifié le retour de la libreta (carnet de rationnement), le casse-tête du quotidien, les apagones (coupures d’électricité), les transports paralysés. La consommation quotidienne de calories était passée en moyenne de 3 000 à 1900 par jour, le seuil critique selon l’OMS. Mais Cuba a maintenu son projet social : l’éducation gratuite, la culture généralisée, la recherche pionnière et cette médecine solidaire qui lui a valu les remerciements de l’ONU, notamment lors de l’épidémie d’Ebola en Afrique.

UNE AIDE MULTIFORME
Nous avons organisé avec nos amis cubains six voyages d’énergéticiens français et une brigade de jeunes afin que ces derniers découvrent la réalité cubaine ; nous avons envoyé différents matériels scolaires, des médicaments, des moyens de transport. Nous avons gazéifié le quartier pauvre El Polvorín, à Santiago de Cuba (800 personnes concernées), nous avons participé à trois congrès du syndicat de Santiago, nous avons reçu à trois reprises des militants cubains. En l’an 2002, nous avons électrifié le quartier de La Granjita, dans la municipalité de Guama (plus de 1 000 personnes concernées). La même année, nous avons reçu huit Cubains en formation professionnelle à Gaz de Bordeaux afin qu’ils soient en capacité de former à leur tour l’ensemble des gaziers de l’île. En 2004, nos sections syndicales des retraités CGT de Bayonne et de Santiago de Cuba ont signé une convention de jumelage et organisé sept voyages. Pour l’année 2006, nous avons finalisé un projet d’accès à l’énergie dans le village de Santa Rosa de Sevilla, dans la province de Santiago de Cuba (plus de 150 personnes), et commencé des échanges culturels. Récemment, nous avons organisé en partenariat avec le CCAS quatre voyages solidaires de jeunes.

UNE SOLIDARITÉ QUI AMÈNE À RÉFLÉCHIR SUR NOUS-MÊMES
Il s’agit là de dépasser le stade de l’humanitaire pour développer des solidarités qui servent nos propres luttes. Aider les énergéticiens du monde, et en particulier cubains, c’est aussi lutter contre les privatisations en France. Cuba a résisté. La question qui nous concerne est : Comment ont-ils fait ? Qu’y at- il à apprendre d’eux ? Cuba n’est pas une société parfaite. C’est un pays qui cherche, qui tâtonne, qui vit, se trompe parfois, le paye et rectifie. Surtout, c’est un pays qui refuse de se vendre et de devenir une étoile de plus sur la bannière des États-Unis. Parce que tous les pronostics sur le devenir de la révolution cubaine se sont révélés jusqu’à présents inexacts, on peut raisonnablement en conclure qu’ils s’appuyaient sur des analyses erronées. Les armes de destructions massive de la « dictature » cubaine ce sont 65 000 Cubains coopérant dans 89 pays dans les sphères de la santé et de l’éducation. Ce sont les 68 000 techniciens de 157 pays qui ont été formés gratuitement à Cuba, dont 30 000 dans le secteur de la santé. On se félicite aujourd’hui de la réouverture des ambassades… et il faut sans cesse expliquer que le blocus n’est toujours pas levé. L’actualité passe sous silence la victoire cubaine que signifie ce changement de la politique des États-Unis à l’égard de l’île. Alors, la question n’est pas Castro ou pas Castro mais de savoir s’il est permis à une société de faire les choses différemment, de penser hors de la pensée unique et de se frayer une voie loin des rails d’un néolibéralisme inhumain. L’enjeu est là, et il est gros d’avenir bien au-delà de Cuba. L’histoire de la révolution cubaine est avant tout l’histoire d’une volonté farouche de changer le monde, confrontée à la détermination de ceux qui ont voulu étouffer cet espoir. Nous n’aidons pas Cuba, c’est Cuba qui nous aide à comprendre, à lutter, à vivre. Notre jumelage avec nos camarades cubains, expression de la nécessaire solidarité internationale, nous a apporté ce message.

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