C’est une grève de femmes!, par Fanny Galot*

C’est souvent de cette façon que s’intitule un article revenant sur une grève d’ouvrières, par exemple. Un peu comme si c’était rare, nouveau, ce qui quelquefois permet de renforcer leur popularité.  

*Fanny Galot est maîtresse de conférences en histoire contemporaine.



Selon les termes de Delphine Naudier, sociologue, ces mobilisations sont souvent frappées d’un « déni d’antériorité ». Et pourtant, la réalité c’est bel et bien que les femmes luttent au travail depuis longtemps, et ce malgré les pressions qui s’exercent sur elles, que la presse caricature en « insistant sur leur pittoresque, toujours à la limite de l’obscénité ». Qu’en est-il des ouvrières en particulier ?

GRÈVES DE FEMMES ET FEMMES EN GRÈVE AU SIÈCLE DERNIER
Ainsi, en mai 1917, pendant la Première Guerre mondiale, les « midinettes » – les « petites mains » de la couture parisienne –, qui suscitent la surprise des passants et l’intérêt des photographes, se lancent dans une grève qui fait tache d’huile. Ces ouvrières, en contact avec les classes supérieures dans le cadre de leur travail et auxquelles on prête des désirs d’ascension sociale, revendiquent alors la semaine anglaise et des indemnités de vie chère. Après un défilé de maison en maison pour débaucher les collègues, l’occupation de l’espace public sous forme de balade ou de cortège, et même d’affrontements directs avec les policiers lorsqu’ils tentent d’empêcher le débauchage, le patronat cède aux revendications des ouvrières. Quelques jours plus tard, ce sont les «munitionnettes» – fabricantes d’armes – qui entrent en grève pour les salaires et les conditions de travail, avec le slogan « À bas la guerre ! Vive la grève ! Rendez-nous nos maris! ».
Les «femmes en grève» sont rarement visibles, car elles disparaissent derrière le « masculin neutre » des coupures de presse, alors même que dans «le Paris de 1919-1935, plus d’une grève sur cinq est mixte » 4. Ainsi, en 1936, même lorsque ce sont des ouvrières qui se trouvent à l’origine d’un mouvement, elles n’en prennent pratiquement jamais la tête5. Et c’est encore le cas dans les années 1970: difficile de compter les femmes dans les grèves mixtes. Pourtant, il est certain qu’elles participent: on les voit sur les photos des manifestations ou les films documentaires sur les grèves. Même si elles n’ont pas toujours voix au chapitre, que les hommes, y compris syndicalistes, les dissuadent d’occuper la nuit, voire les en empêchent, elles sont présentes. Quelquefois, elles s’organisent en commission pour tenter d’exister davantage dans l’organisation de la mobilisation, ce fut le cas chez Lip et, plus récemment, chez Moulinex.

L’ÉMERGENCE DE NOUVELLES REVENDICATIONS
Dans les années 1970, à la faveur de leurs luttes, les ouvrières parviennent à mettre au centre des revendications la question des conditions de travail, qui jusque-là étaient souvent reléguées au second plan par les organisations syndicales. En effet, devant des crises de nerfs d’ouvrières qui ne parviennent plus à tenir la cadence imposée ou bien concernant des questions se rapportant à la dignité des ouvrières, les syndicalistes sont souvent dans un premier temps pris au dépourvu, mais progressivement la CGT et la CFDT adoptent des positions plus offensives sur ces questions. Dans le même temps, sous la pression du féminisme de la deuxième vague, qui se massifie, les ouvrières reprennent à leur compte des revendications fondamentales, telles que la dénonciation de la double journée de travail ou encore la surexploitation dont elles sont victimes en tant que femmes; dans les usines, elles demandent également des aménagements du fait de la maternité. Enfin, bien que la plupart des ouvrières aient alors des difficultés à se dire féministe, les relations qu’elles forgent entre elles dans les ateliers leur permettent de mettre à distance certaines situations relevant du privé, ce qui favorise incontestablement la constitution d’un collectif soudé lors des mobilisations.
Dans les usines non mixtes, les ouvrières n’hésitent pas à occuper plusieurs semaines s’il le faut, et ce malgré les tensions éventuelles que cela peut susciter avec leurs maris. Elles s’organisent pour être présentes à l’usine tout en continuant d’assumer les tâches domestiques qui leur incombent encore majoritairement, quitte à faire l’aller-retour le matin pour préparer la gamelle et le petit-déjeuner pour les enfants et le mari. Elles ont recours à un répertoire d’actions variées, allant de l’occupation à la reprise de la production, en passant par les séquestrations de directeurs, les manifestations et toutes sortes d’autres initiatives durant lesquelles elles chantent souvent, sur des airs connus, des paroles qu’elles ont composées pendant la lutte et inspirées de leurs revendications.

DES FERMETURES D’USINE AU SERVICE À LA PERSONNE
Dans les années 1990-2000, après plusieurs décennies passées dans les usines, beaucoup d’ouvrières sont confrontées aux fermetures. De nouveau, elles engagent des mobilisations importantes, interpellent les autorités, mais si bien souvent elles obtiennent des aménagements du plan social ou un repreneur, comme ce fut le cas des Lejaby en 2012, elles parviennent rarement à gagner la réouverture de leur usine. Beaucoup d’entre elles se reconvertissent alors dans le service à la personne, les métiers dits du « care » ou encore d’autres petits boulots dans le tertiaire, un secteur ou l’on trouve les ouvrières d’aujourd’hui, ouvrières car elles doivent effectuer des tâches répétitives et dévalorisées.
Dans la dernière période, ce secteur a également connu quelques luttes de femmes: dans le groupe Arcade en 2002, par exemple, où une trentaine de femmes de chambre entrent en mobilisation, la plupart étant non blanches. Plus récemment, en 2014, ce fut au tour des manucures du 57, boulevard de Strasbourg, dans le quartier Château-d’Eau, à Paris, de se mettre en grève.
Si dans les années 1970 il s’agissait de comprendre que la classe n’était pas suffisante pour analyser les enjeux des luttes des femmes, il s’agit aujourd’hui d’y ajouter les effets produits par le racisme qui cantonnent ces femmes dans des métiers déqualifiés, et bien souvent précaires

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