Rénover 23 millions de logements d’ici 2050 : un exemple de planification industrielle, Amar Bellal

Investir dans l’efficacité énergétique des bâtiments est intéressant pour l’environnement, pour l’emploi et pour la balance commerciale, en allégeant la facture énergétique de la France.

Avec 25 % des émissions de CO2 et 43 % de la dépense énergétique actuelle en France, le secteur du bâtiment est incontournable pour atteindre les objectifs du facteur 4 à savoir diviser par 4 les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050. Du côté des logements neufs, le problème est en partie réglé, puisque tous les logements doivent satisfaire à la norme BBC (Bâtiment Basse Consommation) à partir de janvier 2013, c’est-à-dire une consommation maximale d’environ 50 kWh/m2/an. Mais les logements neufs construits chaque année, ne représentent que 1 % par an du parc de logements total : l’essentiel de la consommation énergétique se fait et continuera à se faire dans l’existant, qui doit donc être la cible principale.

RÉNOVER « INTELLIGEMMENT » SANS CONFONDRE BUT ET MOYEN

Rénover les 23 millions de logements les plus énergivores en norme BBC serait extrêmement coûteux. C’est ce qui ressort de la plupart des expériences de rénovation sur le terrain. Il faut donc rénover mais intelligemment, en utilisant au mieux les ressources, en sachant par exemple que le coût pour faire passer un logement de 300 à 100 kWh/m2/an est équivalent à celui nécessaire pour le faire passer d’une performance supplémentaire de 100 à 50 kWh/m2/an (norme BBC). Dit autrement : les derniers kWh qu’on veut absolument économiser dans une rénovation ont un coût exorbitant, pour un gain énergétique limité. La situation devient absurde dans certain cas : il revient parfois moins cher alors de raser la construction et de tout reconstruire à neuf en norme BBC que de rénover ! C’est en cela qu’il faut se garder d’être dans la surenchère concernant les performances à atteindre dans les rénovations.

Rénover intelligemment c’est aussi cibler prioritairement la baisse d’émission de CO2 : pourtant la nouvelle réglementation thermique (RT2012) fait que près de 75 % des nouveaux logements et rénovations optent pour le chauffage au gaz au détriment de l’électricité qui est très pénalisée. On a tellement focalisé et stigmatisé le chauffage électrique aujourd’hui qu’on en arrive à faire du « tout gaz » dans les logements, aidé en cela par une nouvelle réglementation taillée sur mesure (voir encadré).

DE NOMBREUSES POSSIBILITÉS TECHNIQUES

Si ce sont les émissions de gaz à effet de serre qu’on veut vraiment réduire alors il faut privilégier en plus de la rénovation de l’enveloppe avec des matériaux isolants performants, le remplacement des vieilles chaudières très peu performantes par des systèmes de production de chaleur moderne et écologique, émettant peu de CO2. Ainsi il faudra installer de nombreux chauffe-eau solaire, des pompes à chaleurs (PAC) couplées à de la géothermie basse température, récupérant la chaleur de l’eau des cours d’eau ou des eaux usées, des PAC air-air, privilégier les réseaux de chaleurs fonctionnant au bois ou à l incinération de déchets, et bien sûr les traditionnelles chaudières à bois à fort rendement. C’est seulement quand on ne peut pas faire autrement qu’on doit mettre des chaudières à gaz à haut rendement, mais cela doit rester l’exception à l’inverse de la situation actuelle. Nous disposons d’une panoplie de solutions technologiques pour faire face aux situations diverses qui peuvent se présenter dans les constructions : maison individuelle disposant d’un terrain, habitat collectif très concentré en milieux urbain avec peu de place et une surface de toiture limitée, proximité de source géothermique accessibles, géographie à fort ensoleillement, réseau de chaleur disponible ou tout autre projet réalisable…

UNE NÉCESSAIRE INDUSTRIE POUR PRODUIRE LES MATÉRIAUX ET LES ÉQUIPEMENTS

Il faudrait produire tous ces équipements à plusieurs millions d’exemplaires, il s’agit donc de construire une vraie filière de la production de chaleur renouvelable qui est inexistante en France. C’est un vrai gisement d’emploi au lieu d’importer tous ces produits d’Allemagne ou du Japon. En effet ces équipements doivent être produits localement, si possible dans des usines alimentées par de l’électricité sans CO2, sinon on ne fait que déplacer le problème. Si nous prenons le cas des pompes à chaleurs : l’industrie de l’automobile pourrait s’emparer de ce créneau, les ouvriers, techniciens et ingénieurs disposent de tout le savoir-faire pour réaliser ces produits par millions comme ils ont su le faire avec des machines aussi incroyablement complexes que les moteurs d’automobiles. Il y a aussi tous les secteurs des matériaux de construction et de la chimie avec la production de matériaux isolants performants.

UN DISPOSITIF LÉGISLATIF À ÉLABORER POUR AIDER À LA RÉNOVATION

Aujourd’hui seules quelques dizaines de milliers de rénovations par an se font de façon vraiment efficace, certainement à cause du prix prohibitif et difficilement amortissable dans le temps. On est donc loin de l’objectif des 500 000 logements rénovés par an. À ce rythme les objectifs du Grenelle de l’environnement seront réalisés dans trois siècles !

Pour encourager ces rénovations, il faudrait, en fonction des revenus de chacun, distribuer soit sous forme de subventions ou de prêt à bas taux, des aides pour inciter les propriétaires à rénover leur logement. Rien à voir avec le crédit impôt ou autre dispositifs et aides diverses favorisant les effets d’aubaines chez les marchands de systèmes de chauffages qui en ont profité pour augmenter les prix, avec de nombreuses malfaçons. Ces mesures ont d’ailleurs prouvé leur inefficacité par le peu de rénovations qu’elles provoquaient, sans parler de la cible privilégiée : des propriétaires déjà aisés qui paient des impôts et qui ont les reins assez solides pour contracter un prêt. Précisons que la grande majorité des propriétaires ne sont pas riches, ils possèdent un pavillon et sont endettés à vie. Il y a le cas également des logements collectifs privés : comment faire en sorte que les travaux ne se soient pas imposés à des copropriétaires démunis et qui se trouveront dans l’obligation de céder leur logement ? Le vote en assemblée de copropriétaires de travaux coûteux est souvent une façon d’exclure les propriétaires les plus pauvres de l’immeuble qui se voient obligés de vendre et quitter le quartier, c’est déjà le cas à Paris par exemple. Il faut donc se garder de mesures autoritaires visant à rendre obligatoire la rénovation sans donner toutes les aides adéquates, sinon c’est source de nouvelles exclusions.

FINANCEMENT

10 à 15 milliards d’euros par an sont nécessaires pour financer un tel plan, sur la base de 500 000 logements rénovés par an, avec un coût de 20-25 000 euros par appartement permettant de passer de 300 kWh à 100 kWh/m2/an, performance qui reste raisonnable et techniquement faisable. L’ampleur du financement donne d’autant plus de pertinence à notre proposition de pôle public financier, qui orienterait la création monétaire pour cette grande cause nationale (et non pour la spé- culation !).

Notons aussi que la facture de chauffage de la France, 15 milliards d’euros pour le volet gaz et fioul importé sur les 60 milliards d’importation d’hydrocarbures (pour le transport notamment), serait allégée, ce qui contribuerait à relocaliser la création de richesse en France, puisque cet argent serait utilisé pour payer des salaires plutôt que les rentiers des hydrocarbures (Gazprom, Qatar..). Bon pour l’environnement, bon pour la balance commerciale, et bon pour l’emploi et l’ industrie.

AMAR BELLAL est professeur agrégé de génie civil.

UN PLAN DE FORMATION MASSIF S’IMPOSE

Les métiers nécessaires à la planification écologique exigent l’élévation des qualifications.

Pour mener à bien un tel programme de rénovation et tenir également le front des constructions neuves avec la nouvelle norme BBC, il s’agira non seulement de mobiliser des financements mais aussi avoir des salariés formés à ces techniques, et on en est loin… On passe d’une précision du cm au mm concernant la mise en œuvre des matériaux, autant dire une petite révolution dans la profession, car on a à faire ici à des bâtiments dont l’imperméabilité à l’air doit être irréprochable. La France manque de chauffagistes, de charpentiers, de couvreurs, de plaquistes fiables sans compter le manque de bureaux d’études en rénovation énergétique qui intègre la problématique d’ensemble des bâtiments. De nombreuses malfaçons ont d’ailleurs été constatées ces dernières années du fait de l’absence de maîtrise de ces nouvelles techniques (chauffe-eau solaire, pompe à chaleur). D’autre part les visions parcellaires qui prédominent dans la conception des bâtiments sont un obstacle pour atteindre de telles performances énergétiques. Il ne sert par exemple à rien d’installer des fenêtres à haute performance si l’enveloppe médiocre du logement annule complètement le gain énergétique. Cela demande une culture nouvelle, associant très étroitement ingénieur et architecte, la séparation en France très forte de ces deux professions est aussi problématique. La profession n’a pas pris la mesure de ce défi tant en formation que dans les conditions de travail. Et ne parlons pas de l’enseignement technique où le génie civil dans les lycées techniques a été réduit à peau de chagrin.

POMPES À CHALEUR

Il existe pourtant un chauffage électrique «intelligent» qui permet d’exploiter le potentiel de la chaleur renouvelable: les pompes à chaleur… malheureusement pénalisées par la RT2012 ! Cette réglementation (RT2012, réglementation thermique 2012), concernant la partie définissant les méthodes de calcul de l’énergie consommée par un logement notamment (en kWh/m2/an), a très peu à voir avec une évaluation scientifique mais est de nature plutôt idéologique: en France, tout est fait aujourd’hui pour décourager l’usage de l’électricité pour le chauffage croyant que c’est aller dans le sens de la lutte contre le réchauffement climatique. Pourtant, rien n’est plus faux: le chauffage au gaz est bien plus émetteur de CO2 que le chauffage électrique, y compris en incluant les journées de pic de consommation en hiver obligeant à démarrer des centrales au charbon et au fioul pendant quelques jours, et qu’on ne manque pas de médiatiser. Cela occulte les millions de chaudières au gaz qui fonctionnent -elles- toute l’année ! Et que dire de l’Allemagne, pourtant érigée en modèle, où un tiers de l’électricité est produit tous les jours par des centrales au charbon. Substituer au chauffage électrique le gaz, revient à pratiquer la politique de Gribouille. Et d’autre part il ne s’agit plus aujourd’hui de faire du chauffage électrique «simpliste» par des radiateurs à effet joule classique, mais avec l’aide de pompes à chaleurs qui consomment 3 à 4 fois moins d’électricité, couplé à de la géothermie basse température, à des puits canadiens, ou des circuits d’eaux usées : c’est très efficace, y compris en milieu urbain… un chauffage électrique «intelligent» en somme, et avec une électricité qui émet très peu de CO2.

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