Le «modèle énergétique allemand» ne doit pas être un mirage pour la France -JOËL GUIDEZ

Point de vue de JOËL GUIDEZ, Conseiller scientifique à l’ambassade de France à Berlin du 01/11/2009 au 31/08/2011 

En 2000 l’Allemagne s’engageait dans un vaste projet énergétique, avec une production électrique basée sur un développement des énergies renouvelables accompagnant une sortie du nucléaire. Douze ans plus tard un premier bilan est faisable. Il doit pour le moins engager la France, à la plus grande prudence vis-à-vis de ce « modèle», et ce d’autant plus que les deux pays ont de grandes différences structurelles dans le domaine énergétique.

RAPPEL DU PLAN ALLEMAND : DIE ENERGIEWENDE

En 2000 l’Allemagne faisait le choix d’une production électrique basée sur un développement des énergies renouvelables accom- pagnant une sortie du nucléaire. En mars 2011, trois jours après l’accident de Fukushima, le gouvernement Allemand, annonçait un plan énergétique, confirmant le processus engagé. En juin 2011, ce plan « Die EnergieWende » était publié avec des objectifs chiffrés et précis pour 2020 et 2050 :

• Diminution de la consommation d’énergie primaire de 50 % d’ici 2050. (par rapport à 2008)
• Diminution des gaz à effets de serre de 40 % en 2020 et de 80 à 95 % en 2050 (par rapport à 1990).

• Confirmation de l’arrêt des 8 centrales les plus vieilles du parc, avec dates butoirs pour les neufs restantes (les trois dernières devant fermer en 2022).
• Accompagnement de l’arrêt du nucléaire par une forte montée des énergies renouvelables dans la consommation électrique (35 % en 2020, et 80 % en 2050), couplée à une baisse de la consomma- tion électrique (-10 % en 2020 et -25 % en 2050 par rapport à 2008). Les budgets nécessaires pour atteindre ces objectifs, restent encore à préciser même si de nombreuses estimations ont été effectuées sur le coût de ce plan énergétique. Le 20 février 2013, Peter Altmaier, ministre de l’écologie du gouvernement, annonçait officiellement une facture de 1 000 milliards d’euros pour atteindre la première phase du plan d’ici la fin des années 2030.

LE DIFFICILE PROBLÈME D’UNE PRODUCTION ALÉATOIRE

L’Allemagne dispose en 2012 de 32 GW de puissance solaire instal- lée et 30 GW de puissance éolienne. À midi, avec le bon soleil et le bon vent, on a environ l’équivalent des 58 réacteurs nucléaires fran- çais se déversant sur le réseau. Mais le soir, et si le vent tombe on n’a plus rien de disponible. Avec des rendements de 17 % pour l’éo- lien et de 12 % pour le solaire, cette gigantesque puissance instal- lée n’a fourni que 12 % du courant électrique en 2012. Autant des fluctuations s’absorbent dans le réseau lorsque la production est de l’ordre de quelques %, autant le réseau est techniquement inca- pable d’absorber ces gigantesques puissances fluctuantes existantes et à venir. En 2012, l’Allemagne a du plusieurs fois payer pour que les pays frontaliers acceptent cette énergie intempestive (prix néga- tif du courant).

Les conséquences sont multiples : nécessité de développer des réseaux de transport renforcés et coûteux, nécessité d’avoir en dou- ble des installations de puissance (gaz, charbon…) capables de pren- dre le relais, difficultés de fonctionnement de ces installations qui ne sont plus rentables et dont le vieillissement est accéléré par un fonctionnement fluctuant (arrêts/démarrages)…

La première solution préconisée par l’Allemagne est d’augmenter la taille du réseau et des interconnexions, ce qui correspond un peu à exporter ses problèmes et ne suscite pas l’enthousiasme des investisseurs. Et des clients potentiels, car une production aléatoire et non adaptée aux besoins n’intéresse pas grand monde.

La deuxième solution est bien sûr le stockage. De nombreuses solu- tions sont à l’étude : production d’hydrogène stockable, mines d’air comprimé, stockage de chaleur… Toutes ces solutions en sont actuel- lement au stade de recherche et ont en commun de conduire à une explosion des coûts. La seule solution aujourd’hui opérationnelle est le stockage hydraulique : Elle nécessite des installations spéci- fiques permettant de relier un barrage en partie basse et un barrage en partie haute. On utilise alors le courant excédentaire pour pom- per de l’eau du bas vers le haut, puis cette eau sera turbinée lorsqu’on aura besoin de courant. Ces installations sont rares et les capacités allemandes sont extrêmement faibles. Des discussions sont en cours avec la Norvège, l’Autriche, la Suisse pour essayer d’y stocker leurs surplus électriques. Ceci renchérit encore le coût final : perte de ren- dement, pertes de transport, coût des lignes et du fonctionnement… Les smart-grids (circuits intelligents) peuvent également apporter une aide. C’est alors le consommateur qui sera sollicité : on lui demandera de moduler sa demande en fonction de la production. Une partie importante de la demande (machines à laver, batterie de voitures, partie du chauffage électrique, etc.) sera mise en stand- by et décalée en attendant les pics de production du renouvelable. Des coupures sélectives encore plus sévères pourront être effec- tuées pour éviter dans les creux, le black-out sur le réseau.

UNE PROGRESSION DES COÛTS QUI DEVIENT INSUPPORTABLE…
Le principe de base suivi depuis 2000 est d’établir pour chaque type d’énergie renouvelable (solaire, éolien, méthanisation, géothermie, etc..) un contrat de prix de rachat garanti sur une certaine durée (généralement vingt ans). L’investisseur, sur la base de ce contrat peut établir un plan d’investissement, juger de la rentabilité poten- tielle et se lancer dans l’aventure. Ces contrats sont revus chaque année à la baisse, pour tenir compte des évolutions, tout en main- tenant un tarif suffisamment attractif pour que de nouveaux inves- tisseurs se présentent. Le développement qui en résulte dans cha- cun de ces secteurs subventionnés doit conduire à des développements industriels et à une baisse des coûts.
Toutefois ce schéma vertueux a ses propres limites.
Malgré une baisse considérable des coûts de l’éolien et du solaire, des surcoûts importants sont liés aux renforcements du réseau ren- dus nécessaires par les fluctuations de ces énergies. Payé par le consommateur via des taxes, ils conduisent à un coût final très élevé. À cela s’ajoute le fait que les investissements en cours ont des durées de vie limitées et ne sont garantis que pour 20 ans. Il faudra alors en 2030 continuer à réinvestir.
Dans la pratique le coût du kilowatt en Allemagne a décollé de manière linéaire depuis le lancement du programme : alors qu’il était en 2000 du même ordre de grandeur qu’en France, il est actuellement plus du double (plus de 30 c/KWh pour environ 14 en France). Il suffit d’extrapoler cette évolution jusqu’en 2030, pour voir qu’on atteint des prix intolérables

UNE PRODUCTION DE CO2 QUI REPART À LA HAUSSE…

Une électricité chère entraîne automatiquement une baisse de la consommation. En 2012 la consommation d’électricité allemande était inférieure à celle de 2004. Mais dans le même temps, la consom- mation totale d’énergie par habitant continue d’augmenter. En fait les tarifs électriques élevés maintiennent les gens dans une utilisa- tion renforcée des énergies fossiles.

C’est en particulier le cas pour le chauffage des maisons où la voie, pourtant particulièrement intéressante d’un chauffage électrique avec pompe à chaleur qui permet une économie d’énergie, n’est pas exploitée. De même le peu d’engouement pour les voitures élec- triques : avec une électricité produite en Allemagne à plus de 60 % en 2012 par des énergies fossiles, autant mettre le gaz ou le fuel direc- tement dans les voitures.

La conséquence de cette politique est globalement une remontée de la production de CO2(1).

DES EMPLOIS PROMIS QUI NE SONT PAS TOUJOURS AU RENDEZ-VOUS.
Si dans l’éolien, une avance technique qui existe encore préserve provisoirement cette industrie, il n’en est pas de même dans le solaire. La concurrence très forte des produits chinois a conduit en 2011 et 2012, à des faillites retentissantes de l’ensemble de l’indus- trie solaire allemande (Solon, Solar millenium puis QCell…), ou à des rachats comme Sunways racheté par l’entreprise chinoise LDK avec une offre bradée à 25 % de la valeur boursière. L’Allemagne se retrouve en 2012, à payer des surcoûts énormes pour financer des capteurs chinois. Le bilan final des emplois créés par cette bulle pro- tectionniste, n’est pas au niveau des espérances initiales.
Dans le même temps, les pertes d’emplois dus à l’abandon du nucléaire sont nombreuses chez les 4 grandes compagnies : Eon, RWE, RMBW, et Vattenfall. Elles sont d’ailleurs en procès avec l’état allemand. Il faut rappeler ici qu’un réacteur nucléaire en démantè- lement utilise environ dix fois moins de personnel qu’un réacteur en fonctionnement, et que par contre, au lieu de créer de la richesse, il en consomme.

LE RÔLE DE L’EUROPE

L’Europe n’a pas actuellement de politique industrielle et vit sur un schéma libéral de mise en concurrence y compris mondiale. Dans ce contexte l’Allemagne essaye de jouer ses cartes de manière prag- matique :

• ne pas trop se faire pénaliser quant aux rejets CO2 : elle a fait échouer en 2013 le plan de la commission sur la revalorisation du coût de la tonne de CO2
• essayer de faire payer par l’Europe, au moins en partie, le déve- loppement des réseaux électriques dont elle a besoin et les proto- types de centrales solaires.

• éviter la concurrence sur le marché du courant électrique par le biais de taxes payées par l’utilisateur a posteriori. Sans ces taxes, le consommateur, dans un monde concurrentiel réel, irait acheter le courant français à moitié prix.

• mettre une taxe sociale sur les produits pour faire contribuer un peu les produits importés comme les panneaux solaires asiatiques. • développer des accords avec les pays frontaliers (Autriche, Suisse, Norvège) possédant des capacités hydrauliques importantes pour le stockage d’énergie et de lissage des fluctuations des EnR.

TENTATIVE DE PROSPECTIVE SUR LE SCÉNARIO2022/2050.

En 2022, date prévue d’arrêt du dernier réacteur nucléaire, la situa- tion devrait être la suivante :
• Le parc de réacteurs thermiques lancés en remplacement devrait, malgré les retards actuels, être peu ou prou opérationnel et assurer la couverture nécessaire.

• Le coût du courant électrique aura encore notablement augmenté (entre 40 et 50 c€KWh). Ce coût élevé devrait réussir à maintenir une diminution de la consommation.
• Si grâce à un effort financier considérable, on maintient la pro- gression des renouvelables à +1 % minimum par an, le soleil et l’éo- lien produiraient alors environ 23 % de la production électrique. Ceci correspondrait à une puissance installée considérable (envi- ron 2 fois la puissance des 58 réacteurs français). Aucune solution n’existe aujourd’hui pour le réseau vis-à-vis des fluctuations de pro- duction correspondantes.

• L’énergie fossile produira l’essentiel du reste, avec les conséquences négatives correspondantes sur le quota CO2 et sur la balance com- merciale.

DES SITUATIONS ÉNERGÉTIQUES DIFFÉRENTES
ENTRE LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE
Histoire, ressources naturelles, situation géopolitique, économie du pays… autant d’éléments qui ont structuré des productions électriques bien différentes en France et en Allemagne : Alors que l’Allemagne fait largement appel aux énergies fossiles pour sa production électrique, les productions nucléaire et hydraulique, peu émettrices de CO2, sont depuis longtemps très largement majoritaires en France(2).
Si l’Allemagne continue dans sa transition énergétique, elle va arri- ver à disposer d’une électricité durablement rare et chère et donc réservée à des usages nobles et limités. Les solutions électriques auront alors peu d’intérêt pour le transport et pour le chauffage des maisons qui s’effectuera toujours par des énergies fossiles. Leur consommation résiduelle entraînera une production de CO2 et un déficit de la balance commerciale. Les investissements restant à faire sont colossaux et ne sont accessibles qu’à un pays qui accu- mule mois après mois les excédents commerciaux.
On est dans une situation complètement différente en France aujourd’hui où l’utilisation d’une énergie électrique décarbonée bon marché, ouvrirait la voie à des chauffages électriques toujours améliorés, à des voitures électriques et à l’abandon progressif de l’utilisation des énergies fossiles. La production de cette électricité décarbonée, non délocalisable, serait génératrice d’emplois en France. Les investissements nécessaires à cette option, conduisent à une baisse plus importante de l’utilisation des énergies fossiles et de la production de CO2. Le coût de ces investissements pourrait grandement être supporté par la baisse des importations d’éner- gies fossiles (69 milliards en 2012)
Suivre l’exemple allemand de tentative de remplacement du nucléaire par des énergies renouvelables serait donc une grave erreur, dont nous n’avons pas les moyens. Par contre collaborer avec nos amis allemands, pour un développement des recherches permettant de diminuer encore le coût des énergies renouvelables, de développer des filières perfor- mantes, de trouver des solutions de stockage, etc…. serait parfaitement cohérent avec la volonté de substituer peu à peu aux énergies fossiles une électricité décarbonée produite sur notre sol.n

(1) En 2012, la production de CO2 par tête d’habitant – une des plus fortes d’Europe – est en Allemagne environ double de celle d’en France.
(2) l’Allemagne est le premier producteur mondial de lignite. Son charbon natio- nal, complété par des importations de gaz russe et de charbon, a produit en 2011, 58,2 % de l’électricité. En France, nucléaire et hydraulique, peu émetteur de CO2, ont produit respectivement sur les 10 dernières années environ 78 % et 12 % de l’électricité.

Progressistes OCTOBRE-NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2013

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