Pour une industrie nationale de défense au service de la souveraineté populaire, Franck Marsal*

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Malgré un budget militaire conséquent, l’industrie militaire française vit une situation paradoxale : des pans entiers en déclin ou abandonnés et quelques filières de pointe engrangeant de juteux profits grâce aux exportations. Comme toute notre industrie, elle a souffert de la priorité accordée à l’industrie allemande  depuis le plan Marshal jusqu’à à l’UE. La privatisation a fait des ravages. La nationalisation et la planification de cette industrie stratégique ainsi que l’abandon des prétentions impérialistes sont prioritaires pour une défense souveraine et comme disait Marx, « bon marché ».

*FRANCK MARSAL est économiste et agrégé de mathématiques.

La France a une place particulière en Europe occidentale. Dès la Libération, avec la modernisation vigoureuse de ses structures sociales, sous l’impulsion de la classe ouvrière organisée (PCF et CGT) a été amorcée la construction d’une souveraineté populaire réelle. Malgré le choix, dès 1947-1948, d’accepter la domination états-unienne (plan Marshall), d’évincer les ministres communistes et de construire une Europe capitaliste priorisant l’industrie allemande, ces bases ont permis de maîtriser l’atome ; de disposer d’une industrie aérospatiale, d’une production électrique, d’un système d’enseignement, de recherche et d’ingénierie parmi les meilleurs, et d’acquérir un stock d’or public (souveraineté monétaire) primordial. Renforcée, la France a pu quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966 (retour en 2009) et obtenir le retrait des militaires états-uniens de notre sol.

Cette place a été affaiblie. La priorité accordée à l’industrie allemande dès 1948 a mené à l’abandon progressif de l’industrie française. La bourgeoisie et ses commis n’ont jamais défendu à Bruxelles le modèle français. Au contraire, ils ont utilisé la prétendue « construction européenne » pour liquider ce modèle que le peuple a, lui, constamment défendu. La vague « libérale » des années 1980 – 1990 a mis en place le modèle de la privatisation et de la création de groupes internationaux.

LES BASES DE LA SOUVERAINETÉ : NATIONALISATION ET PLANIFICATION

La politique française de défense et d’armement ne vise ni à l’autonomie stratégique ni à la défense nationale. Elle privilégie les profits de l’industrie capitaliste, le maintien des restes d’influence impérialiste de la France et sa contribution au bloc occidental UE-OTAN qui cherche non pas à se défendre, mais à dominer. C’est ce qui explique les budgets militaires déjà très importants du bloc OTAN : celui des USA est 3 fois celui de la Chine, celui des pays européens de l’OTAN le triple de celui de la Russie.  

L’industrie et les services publics déterminent la solidité de la nation, sa capacité à produire et reproduire ses forces humaines et techniques. L’enseignement, la recherche, la santé, une production électrique abondante et bon marché, un système de transport intégré et rapide sont la base du développement. Notre modèle, ce sont de puissantes industries nationales, basées sur le pouvoir des travailleurs, tirant l’ensemble de la production et de l’innovation. La mise en place de pôles publics de l’énergie – avec, pour l’électricité par exemple, un retour à la production nationalisée, centralisée et vendue à prix fixe –, de l’acier, des télécoms, de l’armement constitue la première étape indispensable de reconquête de ce potentiel de développement. Une telle France serait  souveraine et solide dans sa défense, sans menacer ni dominer quiconque.

La politique d’armement ne doit pas être laissée sous la main des capitalistes ni être soumise à la recherche du profit. Le profit des industriels de l’armement et de leurs banquiers les pousse à provoquer à la guerre dans un but d’influence impérialiste sur des États étrangers. Ainsi, le véritable objectif de l’intervention française au Sahel était le maintien de l’influence illégitime du capitalisme français en Afrique ; le départ des troupes françaises n’a pas diminué la sécurité de la France. De même, l’opération de prise de contrôle de l’Ukraine mené par l’OTAN et l’UE, avec une forte implication des gouvernements français, a visé à étendre l’influence occidentale (adhésion à l’UE, voire à l’OTAN) par le coup d’État de 2014. La défense de la France ne peut se confondre avec des projets impérialistes, fussent-ils menés sous le cache-sexe de l’UE.

La nationalisation de l’industrie d’armement est aussi une condition d’efficacité. La production d’armes par les capitalistes est très coûteuse. Le mythe (rentable) de la haute technologie prend le dessus sur l’efficacité opérationnelle. La guerre en Ukraine le prouve : malgré un budget militaire 10 fois supérieur à celui de la Russie, l’OTAN n’a pu égaler la production du complexe militaro-industriel russe, hérité de l’URSS et toujours nationalisé. Le rapport de la mission d’information parlementaire sur les stocks de munitions réalisé en octobre 2022 cite la chercheuse Sophie Lefeez, sociologue spécialiste des questions de défense : « La privatisation […] a surtout modifié le rapport de force entre l’État et ses fournisseurs […]. Outre la privatisation, l’État a encouragé un regroupement industriel sur le modèle de la restructuration américaine des années 1990. Ces deux décisions ont eu pour effet d’atténuer le poids du client étatique au profit de l’industriel privé. »

Il s’agit donc établir en priorité absolue et non négociable la nationalisation des groupes d’armements français : MBDA, Thales, Naval Group, et des parties françaises des groupes européens comme Airbus. Précisons : une industrie nationale n’est pas une industrie confinée. Il y a de multiples exemples d’industries nationalisées créant ou achetant des filiales à l’étranger ou nouant des accords de coopération. Airbus a vu le jour sous cette forme de consortium avant d’être l’objet de montages douteux.

La nationalisation doit aboutir à la réorganisation complète de la filière. Le changement de propriétaire ne suffit pas. Il faut une organisation rationnelle pour accroître l’efficacité et la pertinence de la production. Il faut unifier l’ensemble du secteur (entreprises nationales et parts dans les consortiums) en une structure d’ensemble capable de répartir les moyens et de planifier la réalisation des développements attendus. La créativité et le sens de l’intérêt collectif (national) des travailleurs est indispensable pour surmonter les obstacles du développement. Il faut permettre aux collectifs de travail de reprendre en main les décisions majeures : investissements, stratégie industrielle, organisation du travail, recrutements, à l’échelle de l’unité de production, de l’entreprise et de la branche.  Il est prioritaire de rétablir les comités d’établissements et d’entreprises dans leur compétence, de protéger les délégués syndicaux, de limiter la sous-traitance. Les travailleurs de la défense doivent disposer de pouvoirs clés dans la direction des entreprises.

DIALECTIQUE DE LA QUANTITÉ ET DE LA QUALITÉ

Comme le souligne Sophie Lefeez, la privatisation conduit à la recherche d’une coûteuse suprématie technologique, d’armes décisives, supposées apporter la victoire. Cette  conduit à une inflation des coûts de l’armement et à une baisse des volumes commandés. Or aucune « technologies de rupture », n’est capable seule de changer globalement le rapport de force. C’est seulement sur la base du potentiel humain et de la capacité industrielle qu’une série d’innovations technologiques peut changer le cours de la guerre. La qualité résulte de la quantité et ne la remplace pas. Le matériel militaire est perdu en grand nombre, et doit pouvoir être rapidement remplacé et renouvelé. La guerre en Ukraine a confirmé la supériorité de la quantité et de la robustesse sur la pure technologie. Les stocks de munitions et de centaines de chars hérités de l’Armée rouge, y compris les vieux chars soviétiques T-64 – d’un côté comme de l’autre – ont été beaucoup plus pertinents que les quelques dizaines de chars états-uniens Abrams ou allemands Leopard. Les technologies s’usent aussi très vite. Une nouvelle technologie suscite le développement de parades, qui la rendent bientôt obsolète.

Les drones illustrent cette dialectique. Le drone constitue désormais une menace quasi existentielle pour les grands navires de guerre, ainsi que pour les chars modernes ou les véhicules blindés. La Russie a dû abriter sa flotte de la mer Noire à Novorossisk. Les États-Unis ont fini par éloigner également leur porte-avions du Yémen et conclure un accord de non-agression avec les Houthis qui dirigent ce pays. Les drones type Shahed (iranien) ou Geranium (version adaptée par la Russie) ont saturé les défenses antimissiles. En combat terrestre, les drones FPV (First Person View, vision à la première personne) ont rendu obsolètes les chars modernes de haute technologie.

Un moteur à réaction M88 au Salon du Bourget de 2009

L’Ukraine a utilisé les drones de manière plus rapide et précoce que la Russie. Mais, après deux ans, la Russie a dépassé largement l’Ukraine et ses alliés de l’OTAN en capacité de production de drones. Selon le magazine Politico, citant des responsables ukrainiens, la Russie produisait, début 2025, 300 drones à longue portée par jour, contre 100 pour l’Ukraine, et viserait en 2025 la production de 2,5 millions de drones tactiques. Cette supériorité numérique s’est ajoutée à celle déjà acquise en matière de munitions d’artillerie, de production de véhicules blindés. La Russie a repris l’initiative et engrangé un certain nombre de victoires. La capacité industrielle a pris rapidement le dessus. La domination ne peut résulter d’une technologie isolée, mais plutôt d’une capacité générale de développement d’abord incrémental dans une multitude de secteurs, en lien avec les capacités d’industrialisation.

Cette publication met en perspective comparée le matériel terrestre entre la France, l’Allemagne et la Pologne en 2035. (https://www.ifri.org/fr/etudes/pologne-premiere-armeedeurope-en-2035-perspectives-et-limites-dun-rearmement).

Cette importance cruciale de la capacité d’industrialisation de la production remet en cause le modèle occidental du pays ou de l’entreprise « sans usine » et de la délocalisation de la production.  Il faut donc cesser de produire une « armée bonsaï » ultratechnologique. La production militaire ne peut non plus être un simple appendice d’une production civile, qui semble similaire mais n’a pas les mêmes spécifications : pas les mêmes aciers, pas les mêmes besoins de maintenance, pas les mêmes niveaux de résistance. La France doit développer un outil capable de produire de l’armement moderne, en masse et à coût modéré.

Cette perspective a deux conséquences :

1. Réorienter l’ensemble de la logique de la production militaire. La recherche et le développement doivent être renationalisés et renforcés avec des moyens de long terme, mais être menés dans une perspective d’industrialisation, elle aussi de long terme. La politique d’armement doit d’abord viser à donner au peuple les moyens de se défendre et d’assurer sa souveraineté. Il faut dimensionner la production militaire à la hauteur.

2. Relancer une puissante industrie d’armement nationale, relocalisée, capable de fournir l’armement, des armes légères aux plus complexes, y compris bien sûr les munitions. La production doit fournir un volume suffisant pour assurer autodéfense, dissuasion et crédibilité.

La remilitarisation de l’Europe est en cours. Le pays le plus avancé est la Pologne, qui a tiré un très bon parti économique de sa position de hub de l’OTAN pour la guerre en Ukraine, et qui prévoit de dépasser la puissance de feu de l’Allemagne et de la France réunies. L’Allemagne prévoit également de reconvertir en industrie militaire une large part de son industrie métallurgique civile ; elle a déjà entamé le processus. Cette situation doit nous questionner, mais la réponse est à apporter avec une vision de classe et de transformation révolutionnaire car seule une société socialiste est porteuse de paix entre les nations.

ARRÊT DES EXPORTATIONS VERS LES RÉGIMES PRO-IMPÉRIALISTES

Cela doit amener également à revoir la politique d’exportation d’armes et de coopération militaire ou technique. La recherche actuelle de profit et de rentabilité d’équipements pousse à rechercher des débouchés à n’importe quel prix politique pour amortir les coûts de recherche et développement.

Au moment même où la France était frappée par le terrorisme islamiste, elle recherchait à vendre ses avions Rafale au Qatar, sponsor notoire des Frères musulmans et à d’autres pays similaires. Compte tenu de son rôle d’agence impérialiste au Proche- et Moyen-Orient, de l’oppression des Palestiniens et du génocide à Gaza, toute coopération technique ou militaire avec l’État d’Israël doit être condamnée.

L’existence d’une commande nationale significative est indispensable pour l’existence d’une industrie militaire nationale autonome. Elle peut ensuite offrir des perspectives de coopération et d’exportation. Mais celles-ci peuvent d’autant plus conforter une diplomatie progressiste et pacifiste qu’elles ne sont pas indispensables à l’équilibre économique d’une industrie de défense dégagée de toute logique de profit. Une politique de désarmement international devient alors possible et gagnante. L’industrie nationale d’armement n’a alors pas d’autre objectif que la paix et peut se transformer en industrie civile dès que le désarmement international devient tangible.

((((Encadré))))

AEROSPATIALE :

HISTOIRE RAPIDE D’UNE SOCIÉTÉ NATIONALE

L’aéronautique est souvent présentée comme un emblème de la réussite de la « construction européenne ». En réalité, c’est avant tout l’exemple de la réussite d’une société nationale rationalisant la production en l’extrayant des logiques de profit par un cadrage stratégique planifié, en assurant des investissements de long terme par l’engagement de État.

Le secteur aéronautique français, né d’une foultitude de sociétés diverses, a connu plusieurs restructurations à l’initiative de l’État. Le 11 juillet 1936, le gouvernement du Front populaire nationalise l’ensemble des industries d’armements : armes à feu et munitions, aéronefs, construction navale et véhicules de combat et les compétences nécessaires à la protection contre les gaz de combats.

L’industrie aéronautique est entièrement nationalisée et regroupée en six grandes sociétés nationales de construction aéronautique. En 1945, Charles Tillon, ministre communiste de l’Air, appuie le développement des compétences nationales en lançant le premier projet expérimental d’avion à réaction, le Triton. En 1950, ces sociétés sont regroupées en deux grandes entités, nommées Sud Aviation et Nord Aviation – toujours sous la forme de sociétés nationales –, qui fusionneront pour créer la SNIAS, Société nationale de l’industrie aéronautique et spatiale.

De cette dynamique nationale et stratégique, émergeront des réussites majeures : la Caravelle, premier biréacteur court-courrier mondial, produit par Sud Aviation entre 1958 et 1970 ; le programme Airbus ; le programme Ariane ; l’ATR (Avion de transport régional) ; le Concorde ; les hélicoptères ; les missiles, etc. Une grande partie de ces réalisations sont menées dans le cadre de consortiums internationaux, appuyés sur des volontés politiques étatiques. Cela confirme que le modèle de la société nationale n’est pas incompatible avec des alliances et des coopérations internationales, ni même avec l’acquisition ou le développement de filiales à l’étranger.

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