Combattre les délocalisations, une nécessité… et des pistes, Marie-Claire Cailletaud*

Les crises qui se sont succédé ont mis en évidence l’impasse dans laquelle nous a conduits le mythe d’une société postindustrielle, une société « sans usines » dans une économie financiarisée, avec le développement des chaînes de valeur mondiales. La délocalisation est un fléau aux coûts sociétaux, environnementaux et économiques importants pour les territoires et ceux qui y vivent familles.

*MARIE-CLAIRE CAILLETAUD est syndicaliste et conseillère honoraire du CESE.

Le mouvement des Gilets jaunes prend ses racines dans la désindustrialisation du pays. Lorsque l’industrie quitte un territoire, ce sont des millions de personnes, de compétences, de savoir-faire, d’entreprises et de services publics qui sont touchés. Ce phénomène est résumé dans des expressions telles que « Quand Michelin s’enrhume, Clermont-Ferrand tousse », transposée également à Belfort avec Alstom : « Quand Alstom s’enrhume, Belfort éternue. »

 

LE MYTHE D’UNE SOCIÉTÉ POSTINDUSTRIELLE

Une industrie qui part, c’est souvent tout un territoire qui se trouve en déshérence, avec fermetures de services publics, de commerces… Les habitants de ces territoires ont dès lors le sentiment d’être abandonnés, d’être les laissés-pour-compte de la République. Ce phénomène est accentué par la bipolarisation des emplois : les emplois de cadres sont davantage localisés dans les grandes métropoles, tandis que ceux des ouvriers restent dans les territoires où sont implantées les usines. Quand l’usine ferme, les emplois ouvriers, majoritairement masculins, se retrouvent effacés de la carte, remplacés au mieux par des emplois de service, moins bien rémunérés et majoritairement féminins. Il en résulte une vie bouleversée, un besoin de se déplacer dans des endroits pas toujours desservis par des transports collectifs, et une hausse du prix du gazole et de l’essence qui finit d’étrangler et de désespérer les familles qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

Ce genre de situations nous montre que la réindustrialisation doit passer par les régions pour recréer un tissu industriel ancré localement et revivifier notre pays.

La deuxième leçon sur les conséquences du recul industriel en France a été administrée par la crise de la covid : notre incapacité à produire des objets utiles, même les plus basiques comme des masques, a été mise en évidence. Et que dire des tests ? des vaccins ? L’organisation de la production mondiale en chaînes de valeur internationales, découpant le processus de production en segments afin de localiser chaque segment à l’endroit qui dégagera le plus de valeur, constitue une sérieuse fragilisation des économies locales, nationales.

La création de valeur pour l’actionnaire est devenue le guide des grandes entreprises. Leur organisation n’a pas pour objectif de produire un bien ou un service de bonne qualité dans les meilleures conditions possibles, mais d’imaginer les montages qui permettent une rentabilité maximale. Ainsi, les syndicats de General Electric à Belfort ont découvert que leur entreprise avait été transformée en entreprise sous-traitante d’une entité localisée en Suisse et à laquelle elle faisait remonter tous ses bénéfices. Ce montage mettait structurellement et artificiellement General Electric Belfort en déficit, ce qui permettait, une fois la manne captée, de justifier une prétendue non-compétitivité pour délocaliser l’entreprise vers des endroits moins-disants socialement.

La cause principale de la désindustrialisation est donc bien l’extraversion des grands groupes en quête de rentabilité immédiate, et non un prétendu manque de travail, invoqué par le gouvernement pour justifier la réforme des retraites.

La financiarisation prend le pas sur l’économie réelle et sur la production, qui est déterminée par les montages financiers et l’optimisation fiscale possible. Une fois encore, ces montages absurdes se heurtent aux dégâts sociaux et environnementaux qu’ils produisent. C’est une contradiction majeure qui devra être dépassée.

REPENSER L’ORGANISATION DE LA PRODUCTION

Répondre aux besoins, rôle premier de l’industrie, implique de produire au plus près des lieux de vie afin, notamment, de réduire les nuisances environnementales. Cela milite pour repenser complètement l’organisation actuelle de la production en mettant en place des circuits plus courts et une économie circulaire. Il faut sortir de la financiarisation de l’économie, d’autant qu’on en est à un stade où le capital, pour continuer à produire de la valeur pour les actionnaires, aura besoin de mesures autoritaires et coercitives, ce qui explique son alliance avec l’extrême droite un peu partout dans le monde.

Le premier acte consiste à stopper la casse industrielle. Exigeons donc un véritable moratoire sur toute fermeture ou toute suppression d’emplois dans l’industrie, car, quand une entreprise ferme, ce sont tous les savoir-faire qui disparaissent et qu’on ne retrouvera que très difficilement. Très souvent, les travailleurs se retrouvent dos au mur et mis devant des choix impossibles. Les dirigeants des grands groupes et leurs experts leur expliquent qu’ils coûtent trop cher, c’est le fameux débat sur le prétendu « coût » du travail auquel nous opposons le coût, réel celui-là, du capital.

Les entreprises sous-traitantes sont prises à la gorge par les stratégies des grands groupes qui s’étendent à travers le monde et s’organisent pour maximiser leurs profits. Arrêter la casse des emplois et la fuite de nos savoir-faire est une étape indispensable pour redresser l’industrie. On ne reconstruira pas l’avenir sur les ruines du passé.

UN ENVIRONNEMENT FAVORABLE AU DÉVELOPPEMENT INDUSTRIEL

Ensuite, il nous faudra construire un environnement permettant un réel développement industriel. Définanciariser l’économie est nécessaire, mais cela peut apparaître comme une marche très haute à atteindre.

Une issue peut émerger en partant des territoires. La région reste un lieu important d’intervention sur l’économie et la production. C’est un niveau où il est plus facile d’agir pour les salariés. Plus on éloigne les lieux de décision, plus la revendication est difficile à poser. On le voit, par exemple, avec les grands groupes où les syndicats ne trouvent même plus en face d’eux un interlocuteur ayant un pouvoir d’agir.

Le niveau régional, où il est possible de créer des réseaux d’entreprises avec des intérêts convergents, où l’humain et la connaissance jouent un plus grand rôle, est pertinent pour garder ou implanter un véritable tissu industriel. D’ailleurs, aujourd’hui, bien souvent, la population locale soutient activement les luttes menées par les salariés dans les entreprises menacées. Il est donc important que des moyens politiques, économiques et financiers soient donnés aux régions afin qu’elles deviennent un levier de la réindustrialisation.

Cette réindustrialisation « par le bas » doit être guidée par l’intérêt général du pays et s’inscrire dans un cadre de cohérence nationale avec de puissants outils d’harmonisation définis par une planification sociale et écologique. Il n’est pas question d’avoir une mise en concurrence des territoires. L’unité au niveau du pays doit être garantie par des éléments d’égalité tels que le SMIC unique, la sécurité sociale, le prix unique de l’énergie à travers la péréquation tarifaire, l’éducation et le système de diplômes… Plus on envisage de s’appuyer sur le territoire, plus il faut des instruments transversaux solides de mise en cohérence.

Cette planification au niveau de l’État doit permettre d’identifier les filières stratégiques à maîtriser au travers de nationalisations et de pôles publics (énergie, alimentation, transports, santé, eau, télécoms…) ainsi que les nœuds technologiques essentiels à notre souveraineté. Elle doit s’appuyer sur l’échelon européen en impulsant, au moins avec les pays qui souhaitent avancer dans cette direction, une véritable politique industrielle européenne fondée sur une harmonisation sociale, environnementale et fiscale par le haut.

L’ÉNERGIE COMME LEVIER DE LA RÉINDUSTRIALISATION

L’énergie occupe une place centrale dans la vie, le développement humain et, in fine, dans l’industrie. C’est un facteur important de localisation industrielle, et donc un outil majeur pour empêcher les délocalisations, en particulier pour les entreprises énergivores ou électro-intensives. La France a encore des atouts avec sa filière nucléaire, qu’il faut cesser de dégrader. Conforter une filière industrielle énergétique permettant de disposer d’énergies, et plus précisément d’une électricité stable, décarbonée, pilotable et à bas coûts, est un enjeu essentiel. Celui-ci ne peut être dissocié de l’organisation du marché électrique européen qui, sous couvert d’intérêt pour le consommateur, contribue à désoptimiser et complexifier l’organisation de la production d’énergie. L’énergie n’est pas une marchandise comme les autres, c’est un produit de première nécessité pour les usagers et pour l’industrie. Ce domaine doit être sorti du marché et des règlementations absurdes européennes. Les syndicats, la CGT en particulier, n’ont cessé d’alerter sur les conséquences de l’organisation du marché européen de l’énergie qui conduit à des hausses de prix et, à terme, à des black-out. Nous y sommes. Il est plus que temps de reprendre la main sur le secteur avec une véritable maîtrise publique.

Enfin, cette nouvelle industrialisation nécessitera une élévation des qualifications de toutes et tous pour faire face à la transformation de l’appareil de production. Beaucoup plus de recherche et de formation seront indispensables. Et surtout la place devra être donnée en priorité à l’humain. Un connaisseur de l’industrie automobile écrivait récemment que « si Toyota parvient à être rentable à Valenciennes, c’est grâce à une culture managériale différente, où chaque ouvrier est traité comme un élément essentiel de la vie de l’entreprise, et où chaque partenaire de l’entreprise est respecté dans une chaîne globale de valeur. Cette capacité à s’appuyer sur les forces vives manque cruellement dans les entreprises françaises, où l’ouvrier est considéré au mieux comme un simple exécutant. Le manque de compétitivité de nos entreprises tient donc largement à une question de management et de compréhension du circuit de décision ».

Ce constat corrobore l’aspiration de celles et ceux qui font le travail à être partie prenante des décisions, à pouvoir donner un sens et une finalité à leur travail. Y répondre implique de gagner de nouveaux droits d’intervention des salariés dans l’entreprise et un système de pouvoir qui permette que ces droits soient effectifs.

Ceux qui n’ont comme programme, depuis la fin de Seconde Guerre mondiale, que de détricoter celui mis en place par le CNR ne lâcheront pas de telles avancées aux travailleurs sans un mouvement puissant. Ce mouvement nécessitera la mise en commun de toutes les forces syndicales et politiques, afin qu’elles participent ensemble à l’élaboration de propositions sociales et écologiques structurantes et qu’elles construisent, chacune dans son rôle et sans volonté d’hégémonie, le rapport de forces nécessaire à faire pencher en faveur des travailleurs la bataille historique entre le travail et le capital.

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