Ubérisation et création de valeur, Frédéric Boccara*

Montreuil (93) - Le 16 Juin 2013 - FREDERIC BOCCARA - Assises citoyennes pour changer de cap en France et en Europe, rassemblant et confrontant des personnalites politiques syndicales et associatives pour creer des convergences pour un changement en France. Photo Patrick Nussbaum

Le fonctionnement de la plate-forme Uber, et plus généralement de l’intermédiation opérée par les plateformes numériques offrant des services, repose en termes renouvelés le problème de la valeur.

*Frédéric Boccara est économiste, membre de la Commission Economique du PCF.


Ce qui permet la marchandisation et justifie l’appropriation du profit, sous forme de rente, c’est le monopole de la chose et son caractère aliénable. Ce n’est pas parce qu’une chose a un prix qu’elle a une valeur. Il suffit qu’elle ait une valeur d’usage et qu’elle soit monopolisable et aliénable, on peut alors mettre en valeur « ce monopole pour en tirer un profit sur la base de la production capitaliste ». Le monopole sur les données sert de support pour s’approprier la plus-value générée par un travail effectué dans le cadre de la production capitaliste (transports de personnes, pour Uber).

CE QUI EST NOUVEAU DANS UBER ET SEMBLABLES 
Primo, le monopole sur des choses « naturelles », non produites, rendu possible par la technologie (monopole sur les données naturelles et humaines de déplacement, d’encombrement et de localisation). Il y a là marchandisation poussée de la nature, allant jusqu’aux informations « naturelles » personnelles et sociales. La technologie permet le monopole de ces données et permet de les séparer de leur support naturel. Les règles juridiques autorisent l’aliénation de ce monopole et sa mise en valeur économique. À l’inverse, certaines villes interdisent la captation des données de trafic et de circulation : elle est confiée à un service public.
Il y a là un parallèle avec le brevetage du vivant, interdit en France (on ne peut breveter que la façon d’isoler un gène).
Ce n’est pas le monopole en soi ni l’agent naturel qui créent de la valeur. Mais l’agent naturel peut démultiplier l’efficacité du travail humain, c’est-à-dire qu’il le rend plus productif de valeur pour la même dépense de travail. Et le monopole est la base de légitimation pour prélever une part de plus-value, une rente, sur l’ensemble de la valeur sociale créée. Ainsi, il n’y pas plus de valeur créée, mais on en prélève plus.
Secundo, le traitement informatique des données de localisation, de déplacements et de demande de transport, via un logiciel. Là, nous avons un produit du travail humain – le logiciel – et nous avons aussi la mobilisation des données naturelles (agents naturels) comme une matière première qu’utilise le logiciel; nous avons enfin le monopole du logiciel par les patrons d’Uber, apporteurs de capitaux, monopole qui par les règles juridiques liées aux rapports de production capitalistes permet à Uber d’exercer le rôle de commandement sur les conducteurs, et pas seulement de coordonnateur. C’est d’une certaine façon le couple monopole des informations naturelles/ contrôle du logiciel qui sert de base de légitimation à la prise de rente sur la valeur créée.
Mais d’où vient la valeur créée ? Du travail des conducteurs de voiture. C’est ce travail qui crée la valeur ajoutée. C’est sur cette valeur ajoutée que sont prélevés – et répartis – les revenus des conducteurs et le profit d’Uber.

Mais d’où vient la valeur créée ? Du travail des conducteurs de voiture. C’est ce travail qui crée la valeur ajoutée. C’est sur cette valeur ajoutée que sont prélevés – et répartis – les revenus des conducteurs et le profit d’Uber.

Mais d’où vient la valeur créée ? Du travail des
conducteurs de voiture. C’est ce travail qui crée
la valeur ajoutée.
C’est sur cette valeur ajoutée que sont prélevés
– et répartis – les revenus des conducteurs et le profit d’Uber.

Par rapport aux entreprises de taxis « classiques », une partie moindre va aux conducteurs, une partie plus importante va à Uber. Comme Uber avance a priori à peine plus de capital qu’une entreprise de taxis classique, son taux de profit est nettement plus élevé. Dans les deux cas, les moyens de travail des conducteurs (leur véhicule) ne fonctionnent pas comme du capital, ou alors comme du capital très dévalorisé : leur valeur est avancée par les conducteurs qui ont à se rembourser sur le revenu issu de leur travail, après avoir versé une somme fixée à Uber, et donc après avoir assuré le taux de profit d’Uber. En revanche, le conducteur n’a pas de licence à payer à l’État, du moins pour l’heure.

CONDUIRE C’EST TRAVAILLER 
Il y a dans Uber une petite partie de travail non productif. Dans le cas d’une compagnie de taxis habituelle, c’est le travail des administratifs et employés qui coordonnent l’activité, plus les comptables, etc. Dans le cas d’Uber s’y ajoute la rémunération du travail de création du logiciel (et sa maintenance éventuelle, voire la pose de capteurs urbains), logiciel qui n’est pas en soi une marchandise. C’est un travail qui n’est pas directement productif, même s’il permet d’améliorer l’efficacité de l’activité.
Le fonctionnement d’Uber c’est grosso modo, d’un côté, des conducteurs de véhicule qui effectuent des courses à la demande et, de l’autre, un employeur capitaliste qui perçoit une rémunération sur le travail effectué par ces conducteurs et les coordonne. Les travailleurs prétendument indépendants d’Uber sont en fait des travailleurs très dépendants. Ils avancent en outre une partie des moyens de production en lieu et place du capitaliste Uber. En effet :
– ils reçoivent une rémunération qui dépend du travail qu’ils ont effectué;
– ils reversent un loyer à Uber ;
– les moyens matériels de production qu’ils avancent (leur véhicule) ne constituent pas du « capital » au sens marxiste (une valeur qui se met en valeur en cherchant son supplément à un certain taux) ;
– la valeur du travail réalisé par un conducteur peut tenir compte de la qualité du produit fourni (ici un service), et donc de la voiture utilisée : avec une voiture de luxe, la course sera certes plus chère qu’avec une voiture quelconque, mais dans tous les cas la rémunération que le conducteur reçoit n’est pas indexée sur la valeur des moyens d’activité et de production qu’il a avancé (la voiture). C’est pourquoi ces moyens matériels ne constituent pas du capital au sens de Marx.
Qu’est-ce qui est nouveau ? La captation d’information et l’optimisation, ainsi que les avances nécessaires pour mettre au point le « logiciel ».
Deux questions se posent, en termes de transformation sociale : Comment est répartie la valeur créée ? La base actuelle de répartition vers les patrons d’Uber en raison de leur monopole est-elle acceptable et efficace ?
Les informations naturelles et personnelles : leur captation peut éventuellement être acceptée. Doit-on accepter la marchandisation de ces informations et qu’une rente de monopole soit prélevée ? Cela pose une question de service public et de considérer ces biens naturels et ces informations comme des biens communs. L’entretien de ces biens communs peut avoir un coût qui reste à financer.
Dans le cas de Blablacar, en revanche, il n’y a pas de rente de monopole. La rémunération est censée permettre l’organisation du système et sa maintenance. Ça reste bien sûr à vérifier et les règles tâtonnent pour qu’il en soit ainsi, mais tel est le principe.

LES COÛTS ASSOCIÉS 
Dans le cas d’une multinationale avec des produits à fort contenu informationnel, on peut distinguer deux types de coûts : les coûts globaux (recherche et développement [R&D], mise au point, etc.) et les coûts locaux des facteurs de production (travail, capital). En effet, la R&D pour faire un médicament a un coût qui constitue une avance globale, avant d’avoir produit (ou amélioré) le médicament, l’avion, etc. Si ces recherches débouchent sur la fabrication du produit, alors il va falloir rembourser cette dépense, en prenant sur la vente des produits. La valeur du produit reste déterminée par la quantité de travail socialement nécessaire pour le produire. En revanche, il va falloir rembourser les dépenses de R&D. Ces dépenses fonctionnent de façon originale : une fois débouché sur la création des informations adéquates (la mise au point de la formule du médicament), elles constituent un coût fixe lié aux dépenses passées et qui n’augmente pas avec la quantité de médicament fabriquée. En effet, alors que pour produire plus du même médicament il faut plus de travail vivant, plus de matière première, voire plus de machines (travail mort), il ne faut pas plus de formule. Elle se partage indéfiniment, mais elle est soumise à obsolescence. Ainsi, plus la quantité fabriquée – et vendue – augmente, plus le coût fixe de R&D est étalé sur une large échelle, et donc, au contraire des autres coûts, le prélèvement unitaire de R&D à faire sur chaque produit devient de plus en plus faible – jusqu’à tendre vers zéro – s’il ne fallait pas prévoir aussi un prélèvement pour la R&D supplémentaire des produits à venir ainsi que des améliorations. C’est une incitation nouvelle au développement de multinationales sur une échelle mondiale, dépassant le cadre trop étroit des monopoles publics nationaux. Mais cela pose en réalité la question de multinationalisations à l’échelle mondiale (ou internationale), c’est-à-dire de partages internationaux publics (et non privés) sous forme de multinationales non privées.
Le coût décrit est un coût global pour deux raisons. Une raison fonctionnelle, qui vient d’être exposée : ce coût s’étale globalement sur tous les produits fabriqués (comme la R&D d’un même médicament), et une raison géographique qui tient au fait que l’information constitue un facteur non localisé, global en ce sens, qui peut être mobilisé dans le monde entier, pour peu qu’un réseau de communication existe (comme un réseau mondial des filiales d’une multinationale). Ce coût vient alors modifier le jeu de la concurrence entre les pays : le coût global va être dépensé vers le siège de la filiale (salaires des chercheurs, par exemple) mais va servir à fabriquer localement les produits dans le monde entier ainsi qu’à abaisser le coût de fabrication de ces produits, tout particulièrement en rendant plus efficace le travail productif vivant. La concurrence va opposer les coûts locaux entre eux : par exemple les coûts en France aux coûts dans les pays de délocalisation du Sud, pour peser au maximum sur les coûts en France; alors que ces coûts en France ont une importante partie globale qui contribue à l’efficacité au Sud, dans les unités de fabrication, et que ces coûts doivent être étalés sur l’ensemble de la production. Tout cela permet non pas de rehausser les salaires au Sud mais d’augmenter le profit, comme une rente prise sur les dépenses informationnelles, ou plutôt justifiée par ces dépenses, via notamment le jeu des prix de transfert internes aux multinationales, qui permettent de localiser cette rente dans des lieux bien choisis (les paradis fiscaux, par exemple).
Avec la révolution informationnelle, les transferts pourraient devenir fondamentaux, s’opposant aux échanges et à la marchandisation systématique et systémique, tout cela en vue de partages efficaces, vers des biens communs de toute l’humanité. De même serait à l’ordre du jour un basculement tout aussi révolutionnaire vers des critères de développement des personnes et de leurs capacités (y compris les travailleurs, mais aussi au-delà même des travailleurs).

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