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QUELLES PERSPECTIVES INTERNATIONALES ? Jean-Claude Cheinet*

Coopérer entre nations… Les mots mêmes sont enthousiasmants et laissent entrevoir des lendemains qui chantent ! Mais très vite, derrière les mots, apparaissent des réalités très contrastées. Ces mots ont changé de sens selon qui les emploie et à quelle époque. Suivent quelques jalons pour redonner du sens à ces projets, à cet espoir.

*JEAN-CLAUDE CHEINET, ancien maire-adjoint de Martigues, est membre du comité de rédaction de Progressistes.

Évidemment des coopérations internationales ne sont apparues qu’avec la formation des nations et sous des formes diverses. Les progrès des moyens de transport et de communication les ont facilitées et transformées aussi. Aussi convient-il d’analyser les coopérations internationales sous un angle plus global en introduisant le facteur temps.

Ainsi, les empires coloniaux peuvent être analysés schématiquement en termes de coopération, mais alors de « coopération » subie, sous la forme dominant/dominé et parfois même maître/esclave ». Ils ont produit des économies complémentaires, les produits coloniaux (du « Sud ») étant échangés contre des produits industriels (du « Nord ») exportés depuis les ports ou les villes où les industries se développent.

Mais ce sont les coopérations actuelles qui à la fois répondent à une nécessité et posent des questions nouvelles. Elles peuvent être d’initiative privée (entreprises, associations…) ou d’États. Si les acteurs étatiques sont prépondérants, des coopérations commerciales en investissements croisés se développent parallèlement au rythme des coopérations interétatiques.

RÉPONDRE À UN ESPOIR DONT LA RÉALISATION A ÉTÉ DIFFICILE

L’entraide est une première forme de coopération. Et lors de catastrophes survenues ici ou là des secours sont depuis plusieurs années envoyés pour aider les sauveteurs sur place, comme lors de séismes, d’inondations ou des gigantesques feux de forêts. À cet effet, des corps spécialisés de pompiers ont même été formés dans tel ou tel pays, surtout les grands pays industriels.

Portée par la vague d’espoirs née en 1945 et la volonté de reconstruire un monde de paix, l’ONU est sinon la première du moins la plus importante des tentatives de bâtir une planète de coopérations entre les peuples. Chacun d’entre eux compte pour un dans l’Assemblée générale, or le Conseil de sécurité, composé des grandes puissances de l’époque, peut tout bloquer : il ne correspond plus au monde actuel. Le multilatéralisme qu’implique la charte fondatrice butte sur cet obstacle, et les conférences et commissions de l’ONU en sont réduites à chercher un consensus difficile et fragile (UNESCO, UNWRA…). Malgré cela, des règles de droit international se sont peu à peu dégagées, qui codifient relations, projets communs ou commerce et coopérations industrielles privées.

Des coopérations dans de multiples domaines précis et limités (échanges scientifiques, dans le domaine de la santé) ont ainsi un temps vu le jour jusqu’aux premières années 2000, dont la Station spatiale internationale est le symbole. Précisément, dans le domaine spatial et aéronautique, Airbus et Ariane sont des exemples de ces possibilités. Et dans l’éducation, à l’intérieur des blocs des échanges ont été mis en place, comme le programme Erasmus pour l’UE.

Autres temps, autres mœurs. Car la paralysie s’installe dès que se posent des questions concrètes qui opposent les intérêts des États. Cette période de « coexistence » a entraîné la formation d’ONG humanitaires tâchant çà et là de cicatriser des plaies que d’autres attisaient. Véritables coopérations souvent Sud-Nord au début pour développer vaccination et médecine, instruction, aide à perfectionner les moyens de produire et de se nourrir, elles ont évolué peu à peu vers la connaissance et les moyens d’intervenir dans les choix politiques des pays, comme en Europe de l’Est. Par cela, elles ont perdu progressivement de la crédibilité.

DÉSORMAIS UNE NÉCESSITÉ

Le changement climatique met en avant le besoin de coopération mondiale : inondations, incendies, sécheresse et extension des déserts chauds, canicules, pluies diluviennes comme récemment dans le Sud-Est asiatique et en Espagne… À cela s’ajoutent les catastrophes liées aux activités humaines : fumées toxiques, pollution des océans… Récemment aussi, après Three Miles Island, Fukushima ou Tchernobyl ont eu des répercussions internationales. Qui plus est, le spectre d’une guerre nucléaire peut resurgir à tout moment dans l’atmosphère de tensions actuelles. Aussi, la première des coopérations consiste à empêcher les guerres qui, si elles ne détruiront pas la planète, peuvent anéantir l’humanité. La nécessité des coopérations internationales se mesure à l’ampleur des problèmes.

Plus globalement, les scientifiques avaient alerté sur le changement climatique, devenu tristement visible car il concerne toute la planète : avec le réchauffement climatique la hausse du niveau des mers, entre autres, va créer des situations d’urgence. Le travail exemplaire du GIEC sur le climat porte en lui les idées de coopération dans le cadre d’une gouvernance mondiale. Nécessité fait loi : l’urgence climatique nous oblige tous à une lutte coordonnée de réduction des GES. Les GES et rejets toxiques passent les frontières : le système Terre est un ensemble cohérent. Mais cette nécessité ne permet pourtant pas aux COP de répondre à l’urgence, ni même de dépasser les bonnes intentions. La possibilité de réaliser les réformes sur le terrain butte sur la souveraineté des États, dont beaucoup restent rétifs. Dès lors la nécessaire coopération a des dimensions interétatiques qui peuvent en faire la force, mais aussi la faiblesse.

DE LA COOPÉRATION AUX OPPOSITIONS

Des événements comme le « pivot stratégique » des États-Unis vers la Chine alors que monte la puissance de celle-ci, l’extension de l’OTAN vers l’est de l’Europe, la constitution des BRICS+ et d’un « Sud global » modifient les équilibres stratégiques sur lesquels étaient bâties les coopérations. La montée progressive des tensions internationales a tendu ou rompu les coopérations antérieures.

Cette évolution était sensible mais lente, et voilà qu’en moins d’un an Donald Trump a rompu avec l’ordre mondial établi depuis 1945, réduit violemment les coopérations à des deals bilatéraux dans lesquels apparaissent crûment volonté de domination, de prédation des richesses naturelles (terres rares, métaux critiques, hydrocarbures…). Le chantage aux droits de douane lui a permis de transformer des alliés veules et craintifs en vassaux. Il piétine le droit international et les institutions internationales pour le seul profit des États-Unis. Un obscurantisme crasse sert de justification à la négation du changement climatique afin de torpiller les coopérations multilatérales.

Toujours est-il que les États-Unis ne sont pas seuls dans cette voie : bien des pays européens dont le niveau technologique permettrait des solutions durables ont privilégié les énergies fossiles peu onéreuses… et se trouvent acculés, par bêtise économique, à acheter aux États-Unis des hydrocarbures de schistes chers pour compenser leur boycott de ceux venant de Russie, beaucoup moins chers.

Alors qu’il veut se présenter en faiseur de paix, Trump combat le multilatéralisme, dont les équilibres favorisaient les coopérations, et entrave l’action des agences de l’ONU en supprimant des aides (UNWRA, USAID…) et ne recule en rien devant la guerre. Il semble dans ces conditions que la seule coopération possible soit interne à un bloc, comme le montre le salon Milipol consacré aux armes…

L’EXISTANT DÉCONSTRUIT

Le travail de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur les armes nucléaires n’a pas empêché Israël, soutenu par la puissance nucléaire que sont les États-Unis, de cibler un danger potentiel en Iran. Ailleurs, une armada est réunie face au Venezuela et des bruits de bottes se font entendre aussi bien en Amérique latine qu’en Asie du Sud-Est. Le continent austral suscite des convoitises qui n’ont rien à voir avec les coopérations scientifiques internationales de naguère. Les rivalités des différents impérialismes conduisent à des blocs qui sapent toute coopération. Au nord, le passage circumpolaire est-ouest devient enjeu stratégique pour des transports plus courts et un enjeu militaire aussi : la conférence des États liés au pôle en est paralysée.

La dernière forêt primaire d’Europe se situe dans la zone frontalière entre Pologne et Biélorussie ; des mesures conjointes de protection et d’études avaient été mises en place : elles ont disparu, et la Pologne vient de construire une séparation physique (route et grillages) qui la coupe en deux. Symbole fort qui rétablit des murs honnis.

Rares sont les firmes multinationales à maintenir des coopérations au-dessus des blocs. En fait, des guerres pour des ressources naturelles sont entretenues ici et là, brisant toute coopération, comme dans la région des Grands Lacs africains et au Congo. L’ONU elle-même a perdu de son poids dans le chaos stratégique qui s’est installé car les grandes puissances se permettent, en la laissant à part, une fallacieuse justice extraterritoriale » (blocus de Cuba) ou même de déclencher des guerres (Yougoslavie, Golfe, Libye, Ukraine, Palestine…). Et les COP, qu’elle organise pourtant dans l’intérêt général, sont de plus en plus ouvertement le lieu des pressions des lobbys qui affaiblissent ou infléchissent leur action. Rares sont les États à maintenir des relations de coopération dans le respect mutuel et sur des bases mutuellement avantageuses comme cela a été tenté dans la période précédente.

REPRENDRE ? COMMENT ?

Mises à mal sur le plan planétaire, les coopérations interétatiques se poursuivent néanmoins, mais à l’intérieur de chaque bloc : pays occidentaux, BRICS+, ou dans un cadre bilatéral. Les liens internes à chacun de ces blocs se resserrent : armement états-unien pour les Européens, banque internationale de développement pour les BRICS+.

Affirmation de puissance dès qu’ils en ont les moyens, les grands États se lancent seuls ; exemplaire est le cas du spatial : États-Unis pour aller sur Mars, Chine vers la Lune, au détriment de la coopération de l’ISS, pour laquelle les États-Unis avaient refusé la participation de la Chine. Les programmes spatiaux et coopératifs d’étude de la planète ont fait place à un GPS anglo-saxon ; SpaceX, firme privée d’Elon Musk, a lancé un réseau de satellites pour les communications et l’observation qui peut aussi jouer un rôle militaire de renseignement, comme pour aider l’Ukraine…

Le projet européen Galileo reste une coopération internationale et semble avoir essentiellement une vocation civile. Or, comme pour toute coopération, il faut convaincre chaque partenaire et trouver les financements ; Galileo peine donc à se mettre en place.

Les coopérations entre firmes ont continué sur la base des concentrations capitalistes de niveau mondial (ArcelorMittal pour l’acier, Renault-Nissan et à présent avec Ford pour des véhicules électriques ou Stellantis, Holcim-Lafarge pour la construction, Bayer, Sanofi pour la chimie…). Certes, les voies du commerce et des profits au-delà des limites des blocs sont parfois impénétrables car passant par des intermédiaires plus ou moins connus, comme la flotte « fantôme » russe ou le rôle de pont joué par la Turquie.

Les ONG, qui ont symbolisé ces rapprochements et l’entraide humaniste et généreuse, sont beaucoup affaiblies par les restrictions des moyens que leur accordaient les États ou décrédibilisées par leurs compromissions avec eux et leur rôle souvent ambigu que les opposants dénoncent comme des ingérences de l’adversaire.

On aurait pu attendre des actions internationales conjointes d’associations ou partis pour défendre la paix et les coopérations dans des domaines où les enjeux sont planétaires pour l’humanité entière. Mais la perception des dangers dans les populations est très variable selon les peuples et la situation des États, leur histoire. Il y a certes un mouvement jadis fort sur la crainte de l’arme atomique, progressivement endormi avec la « coexistence pacifique » mais renaissant devant les tensions nouvelles. Il reste cependant insuffisant pour infléchir le cours des choses.

Du coup, Trump peut se pavaner, réclamer le prix Nobel de la paix (!), ce serait de cette paix-business qu’il propose urbi et orbi. Les coopérations interétatiques au niveau mondial pourraient se développer mais sur la base de choix politiques clairs auxquels s’opposent des dirigeants plus proches du cosmopolitisme des capitaux, comme Bernard Arnault, invité à la prise de fonctions de Trump il y a un an. Pour l’heure, un constant navrant s’impose donc, c’est que la consolidation du bloc auquel on appartient prime sur l’intérêt planétaire de l’humanité.

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