Comme l’a montré l’article de Claire Kerboul, l’énergie nucléaire est indispensable à la décarbonation de l’énergie et seule la filière à neutrons rapides rend cette énergie durable. Les décisions successives de fermeture de Superphénix et d’abandon du projet ASTRID n’en sont que plus préoccupantes. Comment donc relancer la filière RNR française ? Quels obstacles lever ? Sur quels atouts s’appuyer ?
*MICHEL DONEDDU est ingénieur EDF et syndicaliste CGT.
L’ABANDON
Pour justifier la décision politique prise par le président de la République d’abandonner le projet ASTRID, l’administrateur général du CEA, François Jacq, avait avancé deux arguments : l’approvisionnement en uranium est garanti jusqu’à la fin du xxie siècle ; investir dans un réacteur de démonstration est sans intérêt car la France ne dispose pas de l’industrie du combustible. Il en concluait qu’il valait mieux ne pas disperser ses efforts et se concentrer sur le seul déploiement des EPR, filière à neutrons lents. Aucun de ces arguments ne tient la route.
Concernant la disponibilité de la ressource terrestre en uranium, Claire Kerboul montre que la conjonction entre la relance mondiale du nucléaire et la stagnation des réserves prouvées et spéculatives fait courir le risque d’une crise durant la seconde moitié du présent siècle. De plus, la transition vers un parc nucléaire comprenant suffisamment de RNR pour ne plus consommer d’uranium terrestre devra s’étendre sur plusieurs décennies (les études du CEA réalisées entre 2010 et 2015 évaluaient cette durée à environ 60 ans). Cette lenteur résulte de ce que les RNR consomment un combustible formé d’uranium appauvri et de plutonium (le MOx-RNR), matières issues du cycle du combustible du parc actuel. Si le stock d’uranium appauvri est considérable, celui de plutonium est plus restreint et ne permet pas à lui seul d’assurer le démarrage d’un grand parc de RNR, seulement 4 à 5 GW environ. Il faudra donc compter sur le plutonium produit par les premiers réacteurs pour alimenter le démarrage des suivants en même temps que leur propre recharge. De surcroît les opérations de recyclage durent plusieurs années. Il en résulte que la transition vers le nucléaire durable doit impérativement débuter de façon anticipée, sauf à plonger plusieurs générations futures dans une crise énergétique durable et à l’issue incertaine. Bizarrement l’administrateur général CEA semblait avoir oublié les conclusions des études… du CEA.
Et encore plus bizarrement, il avait oublié que des réacteurs à neutrons rapides avaient déjà fonctionné en France (Phénix et Superphénix), et qu’ils avaient consommé du combustible MOx adapté aux RNR. L’industrie française avait donc su le fabriquer. Bien sûr, cette fabrication a cessé avec les fermetures des réacteurs. De plus, le projet ASTRID comportait les deux volets – réacteur et atelier de fabrication du combustible – et s’appuyait sur les expériences déjà acquises dans les deux domaines.
LE DÉTOUR
Fait nouveau, il se trouve qu’aujourd’hui plusieurs start-up ont annoncé développer des petits réacteurs modulaires à neutrons rapides (PRM-NR). Elles ont été essaimées par le CEA lui-même et financées sur fonds publics dans le cadre des plans France Relance et France 2030. Or il leur faudra du combustible MOx-RNR de composition semblable au combustible des grands réacteurs, la géométrie devant toutefois être adaptée. Pour ce faire, ces start-up se mettent en rapport avec Framatome et Orano afin d’en étudier la fabrication et le recyclage. Il est donc tout à fait faisable de mettre à l’étude l’industrialisation simultanée des combustibles des petits et grands réacteurs à neutrons rapides. Bien sûr, pour un grand parc il faudra à terme passer l’industrie du cycle du combustible à une échelle bien supérieure aux seuls besoins de petits réacteurs modulaires.
La mise à l’étude d’un nouveau réacteur de démonstration, quant à elle, ne peut pas résulter du développement des petits réacteurs modulaires. Ces derniers sont surtout destinés à la production de chaleur industrielle, voire à la cogénération et non à la production d’électricité de base. Les PRM doivent être fabriqués en usine, les grands réacteurs seront assemblés sur site. Ils ne peuvent pas compter sur la même sécurité passive que ceux de petite dimension. Contrairement aux PRM-NR, ils devront être surgénérateurs, c’est-à-dire produire plus de plutonium qu’ils n’en consomment eux-mêmes, afin d’autoriser une croissance du parc la moins lente possible. Il est clair que les start-up essaimées par le CEA pour développer des PRM à neutrons rapides ne sont ni missionnées ni dimensionnées pour remplacer une équipe de projet d’un démonstrateur de réacteur RNR de grande capacité.
L’AVENIR
Bientôt sept années se seront écoulées depuis l’abandon d’ASTRID. L’équipe du projet a été dissoute, les liens avec l’industrie rompus ainsi qu’avec les partenaires étrangers, notamment japonais. Mais de tout cela il reste encore la mémoire, dans des dossiers et chez des humains. Il devient urgent que la décision politique soit prise de relancer un projet de démonstrateur de grande taille, préfigurant la tête de série du parc à neutrons rapides qui devra progressivement se substituer à celui des réacteurs à eau pressurisée. Une équipe doit être reconstituée à la hauteur de cette ambition. Le projet ASTRID faisait appel à 650 chercheurs, ingénieurs et techniciens. Le socle de compétences est encore là. En estimant que le délai entre le lancement de l’étude et la mise en service du démonstrateur serait du même ordre que celui du nouveau programme de réacteurs EPR2, il est envisageable de viser une mise en service vers 2040.
Enfin, la relance de la filière française RNR doit s’accompagner d’une politique cohérente de gestion du stock de plutonium alimenté par les combustibles usés du parc nucléaire actuel (nommé inventaire de Pu). Il conviendrait d’en finir avec l’obsession de limiter, voire de réduire cet inventaire. Le plutonium n’est pas un déchet dont il faut se débarrasser mais une ressource stratégique pour la transition vers le nucléaire durable. Or le projet de multirecyclage du plutonium dans les réacteurs à eau pressurisée, actuels ou à venir, revient à éliminer un plutonium jugé en excès. Il entre en totale contradiction avec le besoin d’un stock le plus élevé possible pour autoriser une transition vers le nucléaire durable la moins lente possible. De surcroît la physique veut que, tout en détruisant la ressource de plutonium, il produise plus de déchets à haute activité et à vie longue. Abandonner ce projet énergétiquement insensé, ce serait aussi dégager des moyens humains et financiers pour préparer ce qui vaut la peine : le cycle du combustible du nucléaire durable.
Certes, tout cela exige de fonder les choix politiques sur des visions de long-terme. Y a-t-il une raison objective pour que cela soit réservé à la Chine et à la Russie ?
cliquez ici pour revenir au sommaire
version accessible:
