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Repenser la politique agricole, Pierre Thomas*

L’agriculture répond aux besoins essentiels de l’humanité, c’est son rôle. Elle a connu de forts développements depuis la Libération, ce qui a eu des conséquences tant du point de vue des conditions de sa production que du point de vue environnemental. L’enjeu est aujourd’hui d’adapter cette production aux défis écologiques.

*Pierre Thomas est président du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef).

LE DÉVELOPPEMENT ET SES CONSÉQUENCES

L’agriculture nous nourrit, elle aménage notre territoire et influence de manière importante notre état de santé. Après 1945, il a fallu reconstruire notre pays, et surtout nourrir la population dans un contexte de pénurie alimentaire. L’agriculture a par conséquent été le premier pilier des politiques mises en place puis de la construction de l’Europe, avec le traité de Rome ; et en 1960 et 1962 sont votées les premières lois d’orientation agricole. Plusieurs objectifs étaient visés, notamment produire pour donner à manger, mais aussi diminuer le nombre d’agriculteurs pour fournir des bras à l’industrie. À coups de subventions destinées à moderniser l’agriculture, modernisation facilitée par le développement de l’industrie et de la chimie, les exploitations se sont considérablement agrandies, et spécialisées pour plus d’efficacité.

Mais toute médaille a son revers. Ce développement a eu des conséquences lourdes, que l’on peut constater aujourd’hui :

L’espérance de vie réduite des agriculteurs et un nombre de suicides bien plus élevé que dans les autres secteurs professionnels (annuellement, quelque 350 suicides d’agriculteurs sont enregistrés, soit un par jour) sont révélateurs du mal-être au sein de la profession agricole.

CONSÉQUENCES ENVIRONNEMENTALES ET NOUVELLES ORIENTATIONS

Face à ces agressions, la nature réagit… à sa manière : diminution de l’humus, tassement des terres, circulation de l’eau perturbée, changement climatique, etc. Ces modifications conduisent fatalement à des diminutions de rendements. L’agriculture doit obligatoirement changer de stratégie si nous ne voulons pas souffrir de la faim.

Nous n’avons plus le temps d’attendre pour changer, les dégâts sont trop importants et ne nous permettent pas une adaptation lente de notre agriculture. Il est nécessaire de repenser nos modes de production dès maintenant, et très rapidement. Les modes de consommation doivent également évoluer pour redonner de l’importance à l’être plutôt qu’au paraître. La recherche de dividendes qui a géré notre société jusqu’à aujourd’hui nous promet un bien triste sort. Continuons ainsi et c’est la régression assurée!

L’urgence d’une autre politique est là : il faut repenser notre rapport au vivant, mais d’une manière réaliste. Les orientations à prendre sont de plusieurs ordres. Tout d’abord, redonner du sens au métier de paysan en replaçant l’alimentation au coeur de nos valeurs, tout comme la santé, la culture, le sport, etc. La vie ne doit pas être vue comme un marché destiné à enrichir une minorité. Reprendre sens, c’est aussi respecter les travailleurs de la terre, remettre l’humain dans nos préoccupations principales. Nous devons utiliser nos connaissances, la science, la recherche, pour progresser dans nos façons de produire. La maltraitance de l’environnement nous a conduits à des échecs retentissants. Notre pays ne produit plus suffisamment pour nous nourrir alors que nous possédons l’un des meilleurs climats, doté d’une pluviométrie exceptionnelle. La guerre qui sévit pratiquement à nos portes doit aussi nous ouvrir les yeux, nous faire comprendre que les enjeux sont colossaux pour ne plus être dépendants en matière de nourriture.

Retrouver notre souveraineté alimentaire ne pourra se faire sans rémunérations décentes, sans une volonté forte d’installation, sans une gestion de l’eau stricte permettant une accessibilité équitable, sans une gestion du foncier dynamique et volontaire, sans moyens de production respectant la biodiversité. Il s’agit enfin de repenser complètement la politique agricole, c’est aujourd’hui la seule condition possible pour que demain soit encore vivable.

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