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REVUES – LIVRES (n°38)

L’Île au Bonheur, HARRY BERNAS, Le Pommier, 2022, 334 p.

Le titre un peu énigmatique de ce petit joyau scientifique s’explique aisément : l’île au Bonheur est la traduction du toponyme japonais Fukushima. L’auteur, physicien émérite du CNRS, attribue le drame de la centrale nucléaire ravagée en 2011 par un tsunami à une « cécité volontaire » quant aux choix techniques et sociaux qui ont présidé à sa construction. Ainsi, nous apprenons que les entreprises privées auxquelles l’État nippon avait délégué la tâche éminemment régalienne de construire, à marche forcée, un parc de centrales nucléaires avaient délibérément ignoré les failles géologiques et l’histoire pourtant fort bien documentée des tsunamis : « Sujet aux séismes, le Japon était le dernier pays au monde où il aurait fallu construire des centrales nucléaires. » C’est bien pour épargner l’achat de quelques mètres carrés de terrain qu’il fallut déposer 1 300 barres de combustible dans une piscine perchée a 20 m du sol, sur le toit du bâtiment qui fut ébranlé par l’explosion des réacteurs. Cette catastrophe permet à Harry Bernas d’ouvrir un débat politique sur la production de l’énergie nucléaire. Nous apprenons entre autres que les centrales actuelles – en France comme aux États-Unis – sont les descendants du moteur d’un sous-marin nucléaire hâtivement assemblé en pleine guerre froide, pour damer le pion à l’URSS. Ce projet fut mené tambour battant, en moins de trois ans, par le futur amiral Hyman Rickover, qui choisit, parmi les quelque vingt-cinq concepts alors à l’étude à Oak Ridge, un réacteur refroidi et modéré à eau légère (PWR pour pressurized water reactor). Ce concept rustique, suffisant pour la propulsion navale, allait être adopté pour des centrales, pourtant bien plus puissantes. Nous apprenons que, pour des motifs budgétaires, on a renoncé à une multitude de technologies alternatives, souvent plus sûres car moins dépendantes du refroidissement. Mais le texte de Harry Bernas va au-delà de l’essai scientifique : il se déploie en effet au rythme de la vie même de l’auteur, du refuge de sa famille juive dans le Bronx new-yorkais, d’où il découvre les horreurs de la guerre nucléaire, au laboratoire de physique qu’il dirigera au CNRS. Aussi la réflexion scientifique est-elle ponctuée de souvenirs personnels, ceux-ci colorant celle-là d’une émotion mémorielle : ainsi, la Shoa que ses parents avaient fuie éclaire son analyse du projet Manhattan et la cécité volontaire de celui-ci. Ce mégaprojet a, selon l’auteur, contribué à transformer la science : celle-ci ne consiste plus à connaître le monde mais « à le rendre perméable au pouvoir ». Avec talent littéraire, Harry Bernas donne une analyse du contexte historique d’une grande rigueur scientifique. Et surtout il engage le citoyen dans un véritable débat sur la finalité de la science. Non pas, comme c’est trop souvent le cas, sur les bases d’une morale sans fondement social mais en questionnant la portée politique de la connaissance scientifique.

ANTOINETTE MOLINIÉ ET GEOFFREY BODENHAUSEN  

Intelligence artificielle, MELANIE MITCHELL, Dunod, coll. Quai des sciences, 2021, 370 p.

L’évolution fulgurante des applications de ce qu’on appelle peut-être un peu pompeusement « intelligence artificielle », associée à la recherche permanente du scoop sensationnel fait oublier que ce volet de la science n’est pas nouveau et qu’il progresse dans un contexte très classique du rapport des humains à la science. Dans ce contexte, Melanie Mitchell, enseignante au Santa Fe Institut aux États-Unis, spécialiste des systèmes complexes liés à l’IA, a commis un ouvrage de référence très utile pour deux raisons : – la première, parce que, sans faire aucune place à la démagogie, elle fait preuve d’une grande pédagogie en structurant l’émergence de cette discipline de science appliquée; – la seconde parce qu’elle décrit méthodiquement les conditions d’évolution de cette pratique dans l’univers privilégié de Google, ce monstre des GAFA où elle « nage » comme un poisson dans l’eau. Pour les scientifiques, c’est une référence incontournable. Pour les curieux passionnés de culture générale scientifique et autre, c’est un vrai plaisir, même si, pour être franc, certaines démonstrations peuvent échapper à la compréhension d’un non-initié. Selon son éditeur, « Elle explore enfin la profonde déconnexion entre le battage publicitaire et les réalisations réelles en IA, en donnant une idée claire de ce que le domaine a déjà accompli et de ce qu’il reste à faire ». Face au déferlement des fausses bonnes nouvelles, c’est un socle qui permet de donner du temps au temps de la digestion, qualité rare en notre temps, en y association, cerise sur le gâteau, une réflexion citoyenne qui pourrait s’appliquer à n’importe quel domaine de la science, dans son rapport tragique avec l’utilitarisme mercantile insatiable et prédateur des grands groupes de pression, GAFA et autres.

YVON HUET

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