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Réussir la relance de la filière nucléaire, Serge Vidal*

La récente annonce de la construction de six nouvelles tranches nucléaires marque une évolution positive, et néanmoins toujours insuffisante si l’on s’en réfère aux différents scénarios établis dans la perspective de la neutralité carbone en 2050. Pour autant, la seule construction de ces six réacteurs représente en soi en véritable défi pour l’industrie nucléaire, et va nécessiter une remobilisation des compétences ainsi qu’une redéfinition des rapports entre EDF et les différents acteurs de la filière.

*Ancien ingénieur-chercheur EDF, Serge Vidal est membre du comité de rédaction de Progressistes.

Article paru dans le numéro 36 de progressistes (avril-mai-juin 2022)

DE NOUVEAUX RÉACTEURS NUCLÉAIRES SONT NÉCESSAIRES

Le rythme de construction de nouvelles installations est défini, en France, dans la programmation pluri­annuelle de l’énergie (PPE), établie pour dix ans et révisée tous les cinq ans. La prochaine révision prévue concerne la période 2023-2033, avec une étape en 2028. Toutefois, les enjeux climatiques par leur ampleur  devraient conduire à une révision anticipée.

Cette programmation est complétée par une stratégie nationale bas carbone (SNBC) qui se fixe un horizon plus lointain : la neutralité carbone en 2050.

Les dix années passées, en vertu des précédentes PPE, ont vu s’accumuler des retards considérables dans la construction de nouvelles centrales nucléaires et la fermeture prématurée de deux réacteurs à Fessenheim, en Alsace. La loi sur la transition énergétique du 17 août 2015 prévoyait la fermeture – prématurée là aussi – de douze réacteurs supplémentaires avec des échéances intenables. Elle a été révisée une première fois en 2018, mais les échéances, repoussées de 2025 à 2035, sont toujours irraisonnables et en contradiction avec l’augmentation nécessaire de la production d’électricité.

Le risque social et économique d’un sous-dimensionnement du parc électronucléaire est bien supérieur à celui d’engager des coûts d’investissements qui pourraient s’avérer finalement supérieurs au strict nécessaire.

Aujourd’hui, la situation évolue positivement, le président de la République a annoncé, le 22 février 2022 à Belfort, le projet de construction de six nouvelles tranches nucléaires, dont le démarrage s’échelonnerait de 2035 à 2045, et l’étude de huit tranches additionnelles. Il importe désormais que cette annonce se transforme rapidement en actes. Cependant, le compte n’y est toujours pas.

La loi sur la transition énergétique du 17 août 2015 prévoyait la fermeture, prématurée, de douze réacteurs avec des échéances intenables. Elle fut révisée une première fois en 2018, mais les échéances restent toujours en contradiction avec l’augmentation nécessaire de la production d’électricité.

Le scénario gouvernemental s’appuie sur les prévisions de RTE (Réseau de transport d’électricité), établies jusqu’en 2050. Toutefois, pour faire ses projections, RTE a besoin de faire des hypothèses, qui sont par définition incertaines.

Si on considère que l’objectif de neutralité carbone doit être atteint tout en assurant la fourniture électrique pour répondre à des besoins en augmentation, il faut surdimensionner le mix électrique pour avoir une marge de sécurité par rapport à ces incertitudes. Ce n’est pas ce que fait RTE. On peut aussi espérer que d’ici à 2050 la justice sociale aura progressé. Le risque social et économique d’un sous-dimensionnement du parc électronucléaire est bien supérieur à celui d’engager des coûts d’investissements qui pourraient s’avérer finalement supérieurs au strict nécessaire.

Plusieurs études montrent que, pour 2050, il faudrait prévoir 15 à 20 % de capacité de production en plus de ce que prescrit la SNBC. Le rythme prévu pour le déploiement des capacités de production solaire et éolienne est difficile à atteindre, bien qu’il soit déjà soutenu ; il en va de même pour les prévisions de sobriété énergétique, sobriété qui risque de se transformer en précarité si ces tendances se confirment.

La construction de l’EPR de Flamanville a pris trois fois plus de temps qu’annoncé, ce qui traduit une perte d’efficacité et de compétences dans un contexte de recul de l’ensemble de l’industrie.

Couvrir une consommation supérieure à l’objectif de la SNBC sera en conséquence extrêmement difficile, et très coûteux, si la capacité nucléaire ne dépasse pas le plafond de 50 GW de la loi actuelle.

UNE RELANCE NÉCESSAIRE QUI NE VA PAS DE SOI

Cependant, prévoir de nouvelles tranches nucléaires, bien que nécessaire, fixe également un niveau d’exigence particulièrement élevé. RTE parle de rythme maximal possible de construction au vu de l’état de la filière industrielle, ce qui est vrai pour le court terme mais reste ouvert pour le moyen terme. Les projections de RTE pour les périodes suivantes ne sont pas fondées sur l’étude des capacités industrielles1.

Pour relancer la construction de réacteurs, il faut une forte volonté politique, et il est nécessaire de rectifier les tendances actuelles. La réindustrialisation de la France exige une énergie décarbonée : cela passe par la relance du nucléaire, et la relance du nucléaire, elle, passe par la réindustrialisation du pays !

La performance des centrales nucléaires est aujourd’hui au plus bas, les difficultés s’accumulent. Il y a une perte d’efficacité et de compétences dans l’ensemble de la filière (fournisseurs, sous-traitants, exploitants…) dans un contexte de recul de l’ensemble de l’industrie manufacturière. La construction de l’EPR de Flamanville a pris trois fois plus de temps qu’annoncé (la durée annoncée à l’origine étant exagérément basse). En conséquence, le prix aussi a plus que triplé2.

Tout d’abord, il faut éviter la perte des savoir-faire et le dépérissement de la filière nucléaire française en lançant rapidement les premières commandes annoncées3.

L’industrie a elle aussi besoin de visibilité à long terme afin de préparer et transmettre les compétences, et d’anticiper les investissements lourds. Il est par ailleurs nécessaire que le partenariat EDF-industrie évolue. Quant au cycle du combustible, il doit également être adapté en termes industriels.

Des relations plus saines entre EDF et les différents intervenants, depuis l’Autorité de sûreté nucléaire jusqu’aux acteurs du chantier lui-même, en passant par les usines et les bureaux d’études, seront nécessaires. C’est aussi vrai pour les relations entre EDF et l’État.

Il faut éviter la perte des savoir-faire et le dépérissement de la filière nucléaire française en lançant rapidement les premières commandes annoncées.

La compétence des services d’ingénierie d’EDF n’est plus celle des années de construction du parc actuel et les équipes sont instables, tant géographiquement que fonctionnellement. Les moyens et le management d’EDF doivent évoluer. Il faut accroître les effectifs de techniciens, réinternaliser des activités d’ingénierie et revenir à une ingénierie de dialogue avec tous les fournisseurs, y compris les plus gros (mécanique, génie civil…). L’ingénierie est un passage obligé pour un bon déroulement de chantier, sa réussite, et donc la maîtrise de son coût.

On le voit, il faut s’y prendre autrement pour réussir, et cela dès les premières nouvelles tranches nucléaires.

DES MOYENS DE PRODUCTION INSUFFISANTS ET CONSÉQUENCES SOCIALES

Pour atteindre la neutralité carbone, il convient d’œuvrer à la fois pour augmenter la production d’électricité décarbonée et pour réduire au minimum la consommation d’énergie finale.

Il faut accroître les effectifs de techniciens, réinternaliser des activités d’ingénierie et revenir à une ingénierie de dialogue avec tous les fournisseurs, y compris les plus gros (mécanique, génie civil…).

Le seul recours aux énergies renouvelables ne permet pas d’envisager de plus hauts niveaux de consommation d’électricité : surfaces occupées trop vastes, équipements compensant l’intermittence trop lourds… Réussir la relance du nucléaire est donc indispensable, mais aujourd’hui les conditions ne sont pas acquises pour cela.

Avec un futur mix énergétique dimensionné en postulant des gains d’efficacité énergétique présupposés associés à des comportements dits « vertueux », dans le cas où ils ne seraient pas au rendez-vous il ne sera pas possible de répondre à la demande. La sobriété s’imposera alors de fait, et il est très vraisemblable qu’elle ne s’imposera pas de façon égale.

En cas de manque de moyens de production, les prix exploseraient au détriment des plus pauvres… comme dans toute situation de pénurie. La question est donc avant tout politique.

1. RTE n’a pas étudié de scénario avec un maintien du nucléaire à son niveau actuel, soit 63 GW.

2. Cour des comptes, « La filière EPR », rapport de du 29 juin 2020.

3. Il s’agit de six tranches dont le démarrage s’échelonnerait de 2035 à 2045.

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