Paradoxe saisissant : l’Afrique est annoncée comme le « continent du xxiᵉ siècle » – démographie dynamique, ressources stratégiques, créativité foisonnante –, et pourtant elle demeure enfermée dans une représentation de fragilité sécuritaire et d’influence globale marginale. Comment comprendre ce moment historique où s’efface l’ombre portée des anciennes puissances coloniales tandis que de nouveaux géants – Chine, Inde, Turquie, Émirats arabes unis – avancent leurs pions ? L’Afrique est-elle terrain de jeu ou stratège en devenir ? Quels sont les marges de manœuvre du continent dans ce que l’on nomme désormais le « Sud global » ?
*Félix Atchadé, médecin, spécialiste de santé publique et d’éthique médicale, est coordinateur du groupe de travail Afrique du Parti de la gauche européenne.
UN CONTINENT AUX VISAGES CONTRASTÉS
L’Afrique n’est plus ce bloc uniforme décrit par les analystes paresseux. Elle est plurielle, contrastée, traversée de dynamiques opposées.
L’Égypte, un pays qui a franchi la barre des 100 millions d’habitants et devrait continuer à croître rapidement dans la prochaine décennie, s’impose comme première puissance culturelle et diplomatique du continent. L’Afrique du Sud demeure une locomotive industrielle et financière malgré une croissance modérée ces dernières années, tandis que le Nigeria, avec une population qui fait de lui le pays le plus peuplé d’Afrique, conjugue démographie massive et puissance culturelle – cinéma, musique… – qui irriguent l’imaginaire mondial. Le Maroc a réussi un retour stratégique sur la scène continentale, combinant diplomatie économique, ancrage africain et puissance sportive, notamment à travers l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations.
L’Éthiopie offre un autre visage de cette pluralité : celui d’un volontarisme développementaliste assumé. L’inauguration le 9 septembre 2025 du grand barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu – 6 450 MW de capacité hydroélectrique – a été conçue comme un acte de souveraineté énergétique et politique. Malgré les défis politiques internes, ce type de projets illustre une stratégie de mobilisation nationale autour d’un actif stratégique.
Ces trajectoires se déroulent dans un contexte où l’Afrique est l’une des régions à la croissance démographique la plus rapide au monde, sa population devant presque doubler d’ici à 2050 pour atteindre environ 2,4 milliards de personnes. Parallèlement, le continent s’urbanise à un rythme soutenu : le taux d’urbanisation est passé de 35 % en 2000 à plus de 43 % aujourd’hui et pourrait dépasser 50 % d’ici à 2035, faisant du continent la région qui connaît la croissance urbaine la plus rapide au monde.
Sur le plan économique, malgré une croissance souvent qualifiée de modérée, l’Afrique figure parmi les régions à plus forte expansion mondiale : les taux de croissance ont oscillé entre 3,8 % et 4,2 % sur la période 2024-2025, avec onze des économies parmi les vingt plus dynamiques au monde. Dans le domaine des investissements, bien que les flux d’investissements directs étrangers restent encore relativement bas comparés à d’autres régions – autour de 3 % du PIB en 2023 –, ils montrent une attractivité croissante de la région et un potentiel à moyen terme si les conditions structurelles s’améliorent.
Dans ces pays se développent des couches urbaines solvabilisées, des industries culturelles dynamiques et un écosystème entrepreneurial en expansion. Mais parler hâtivement d’« émergence d’une classe moyenne » serait céder à un récit trop lisse. Ce qui progresse, ce sont des segments sociaux encore largement exposés à l’informalité, vulnérables aux chocs économiques et dont la stabilisation dépend moins d’un basculement structurel que d’équilibres macroéconomiques fragiles.
L’image du continent évolue, certes – moins assignée à l’assistance, plus visible dans l’innovation et la création –, mais cette transformation demeure inachevée tant qu’elle ne s’accompagne pas d’une consolidation productive, d’une protection sociale élargie et d’une souveraineté économique réelle.
DES FRAGILITEÉS STRUCTURELLES PERSISTANTES
Mais cette ascension africaine ne suit ni une ligne droite ni un rythme uniforme. Elle se heurte à des zones de fracture où s’entremêlent héritages coloniaux, militarisation externe et crises sociales profondes.
Au Sahel, l’instabilité ne peut être réduite à une simple menace terroriste. Elle s’enracine dans une crise multidimensionnelle aggravée par l’effondrement de la Libye, consécutif à la guerre menée par l’OTAN en 2011, avec Nicolas Sarkozy et David Cameron à la manœuvre. La destruction de l’État libyen a libéré des flux d’armes, de combattants et de trafics qui ont irrigué tout le Sahel. À cela s’est ajoutée une réponse principalement militarisée, multipliant les interventions étrangères sans traiter les causes socio-économiques profondes : pauvreté structurelle, compétition pour des ressources raréfiées, pression démographique et crise de légitimité des États.
À l’est de la République démocratique du Congo, la guerre dépasse le face-à-face diplomatique entre capitales. Elle est aussi une guerre des minerais : coltan, or, cassitérite alimentent une économie militarisée où groupes armés, segments de l’armée régulière et réseaux transnationaux s’insèrent dans des chaînes d’approvisionnement mondialisées. Les tensions autour de la citoyenneté et de l’accès à la terre se combinent à des intérêts économiques régionaux et internationaux. Le conflit devient ainsi une matrice où discriminations locales et logiques extractives globales se renforcent mutuellement.
Au Soudan, l’affrontement entre appareils militaires rivaux a confisqué une révolution populaire qui portait une exigence démocratique profonde. Derrière la guerre, ce sont l’or, les routes stratégiques de la mer Rouge et les rivalités géopolitiques qui structurent la confrontation. Des puissances régionales et internationales interviennent indirectement, transformant un conflit interne en théâtre d’une compétition stratégique élargie.
Ces crises révèlent une constante : la fragilité ou la fragmentation de l’État ouvre des espaces où s’imbriquent prédation interne et rivalités internationales. À cela s’ajoutent une dépendance persistante aux exportations primaires, un endettement contraignant et des chaînes de valeur mondiales qui captent l’essentiel de la richesse produite.
Ainsi, les vulnérabilités africaines ne relèvent pas seulement de défaillances internes ; elles s’inscrivent dans un ordre international où sécurité, ressources et influence se disputent les mêmes territoires. Là où l’État peine à protéger, réguler et redistribuer, la dépendance se recompose – parfois sous des visages nouveaux, mais selon des logiques anciennes.
L’EFFACEMENT DES ANCIENNES PUISSANCES
La part de marché de la France en Afrique subsaharienne est passée d’environ 15 % dans les années 1970 à près de 3 % aujourd’hui. Cette contraction ne traduit pas seulement un recul commercial ; elle signale la fin d’une centralité historique.
Le retrait militaire du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad et du Sénégal marque la fin d’un cycle. La France n’a pas choisi de partir ; elle y a été contrainte par la pression conjuguée des opinions publiques et des gouvernements locaux.
Pourtant, l’empreinte économique demeure dense : plus de 2 000 filiales françaises opèrent encore sur le continent, particulièrement dans les anciennes colonies. Elles structurent des pans entiers des économies locales et rapatrient leurs bénéfices, alimentant le sentiment d’une matrice économique étouffante – une forme de néocolonialisme sans drapeau.
UNE TENTATIVE DE RECOMPOSITION
Face à cette érosion, Paris tente de « changer de logiciel » : pivot vers l’Afrique anglophone, valorisation des PME, diplomatie culturelle et mobilisation des diasporas.
Mais la recomposition du paysage africain dépasse largement la France. La Chine domine désormais les échanges commerciaux, avec environ 17 % de parts de marché. Pékin a récemment supprimé des droits de douane pour la quasi-totalité des pays africains, soignant son image de partenaire privilégié. La relation sino-africaine évolue : l’Afrique rembourse aujourd’hui davantage qu’elle ne reçoit en nouveaux prêts. On passe d’une logique d’endettement massif pour infrastructures à une approche plus sélective et rentable.
À côté de Pékin, la Turquie renforce sa présence politique et militaire ; l’Inde investit dans les technologies et la pharmacie ; les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite multiplient les investissements stratégiques. La compétition se déplace désormais vers les minerais critiques – lithium, cobalt, terres rares – indispensables à la transition énergétique mondiale.
LE « SUD GLOBAL » : UNE CARTE STRATÉGIQUE
L’influence africaine reste encore fragile sur le plan institutionnel. Aucun État ne s’impose durablement comme puissance normative mondiale, et les limites en matière de gouvernance, d’universités internationales ou de projection médiatique demeurent réelles.
Pourtant, une dynamique culturelle puissante est à l’œuvre. La Coupe d’Afrique des nations organisée au Maroc en début d’année a constitué un moment panafricain suivi bien au-delà du continent. Le sport devient un langage universel qui reconfigure l’image africaine.
La culture amplifie ce mouvement. L’afrobeat porté par Burna Boy ou Wizkid domine les plates-formes musicales mondiales. En Afrique du Sud, le mouvement amapiano s’est imposé, et s’exporte massivement, redessinant les codes des musiques électroniques globales. Nollywood est devenue l’une des industries cinématographiques les plus prolifiques au monde. En littérature, Chimamanda Ngozi Adichie ou Mohamed Mbougar Sarr incarnent une Afrique traduite, primée, discutée.
Ce soft power ne demande plus validation. Il circule, il s’impose, il façonne un imaginaire mondial où l’Afrique n’est plus seulement décrite : elle raconte.
VERS UNE AUTONOMIE STRATÉGIQUE
L’autonomie stratégique africaine ne se décrète pas ; elle se construit par des décisions concrètes qui déplacent progressivement le rapport des forces.
Sur le plan sécuritaire, plusieurs États ont renégocié ou mis fin à des dispositifs militaires hérités de l’histoire coloniale. Au Sahel, le retrait des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger a marqué une rupture diplomatique, et surtout une volonté de redéfinir souverainement les termes de la coopération. Qu’on en partage ou non, le signal politique est clair : la sécurité ne peut plus être externalisée sans débat.
Sur le terrain économique, la diversification devient méthode. Le Maroc multiplie les accords industriels avec l’Europe, la Chine et les pays du Golfe tout en consolidant son ancrage africain. Le Rwanda attire des investissements technologiques américains et asiatiques tout en développant des partenariats Sud-Sud. Le Ghana et la Zambie renégocient dettes et contrats miniers pour accroître la part publique. Dans les secteurs stratégiques – cobalt en République démocratique du Congo, lithium au Zimbabwe, uranium au Niger –, les États cherchent à imposer transformation locale, contenu national et participation accrue aux co-entreprises afin de sortir du simple rôle d’exportateur brut.
L’intégration régionale renforce cette dynamique. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) regroupe 54 pays et vise un marché de 1,4 milliard d’habitants représentant environ 3 400 milliards de dollars de PIB cumulé. Alors que le commerce intra-africain demeure autour de 15 % des échanges totaux – loin des 60 % européens –, sa progression pourrait dépasser 50 % si les engagements sont pleinement appliqués. La ZLECAf n’est pas seulement un mécanisme commercial : c’est un instrument potentiel de puissance collective.
À cette autonomie matérielle s’ajoute une dimension symbolique. Le soft power africain –diffusion mondiale de l’afrobeats, essor de Nollywood, compétitions sportives continentales – constitue un capital d’influence croissant. Fragmenté encore, il participe néanmoins à la capacité du continent à produire ses propres récits et à peser sur les imaginaires globaux.
Ainsi, l’autonomie ne signifie ni isolement ni alignement automatique sur une nouvelle puissance. Elle consiste à transformer la rivalité mondiale en espace de négociation. Multiplier les partenaires, comparer les offres, refuser les clauses trop contraignantes, coordonner les positions régionales : le continent apprend à passer du statut de terrain convoité à celui d’acteur capable d’arbitrer les conditions de son insertion dans le monde.
L’Afrique traverse une séquence charnière. Le recul relatif des anciennes puissances, notamment françaises, ouvre un espace disputé où la Chine occupe une place centrale, mais où interviennent aussi de nouveaux acteurs. Le continent n’est plus enfermé dans un tête-à-tête exclusif ; il évolue désormais dans une configuration concurrentielle.
Ce déplacement crée des marges. La question des ressources stratégiques – cobalt, lithium, uranium – ne se pose plus seulement en termes d’exportation, mais de transformation locale. L’intégration régionale, portée par l’Union africaine et la Zone de libre-échange continentale africaine, dessine l’horizon d’un vaste marché continental à même de renforcer le pouvoir de négociation collectif. La démographie – près de 60 % des moins de 25 ans mondiaux à l’horizon 2050 – constitue un potentiel inédit. La vitalité culturelle et sportive participe, elle aussi, à une présence accrue dans les imaginaires mondiaux.
Rien n’est acquis pour autant. Ces dynamiques peuvent renforcer une insertion subalterne ou, au contraire, contribuer à une capacité accrue de fixation des règles.
L’Afrique n’est plus simplement un objet de rivalités. Elle se trouve dans une position où les conditions d’un rôle plus affirmé existent. Reste à voir comment ces conditions seront consolidées – ou dissipées – dans le mouvement du monde.
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