Le développement de la Chine est tout simplement impressionnant, et dans tous les domaines : industrie, énergie, numérique, automobile… Ces évolutions s’accompagnent d’une reconfiguration stratégique depuis quelques années, dont l’initiative des « routes de la soie » (ou 一带一路, « ceinture » et « route ») est probablement l’aspect le plus connu. Cependant, le dernier plénum du Parti communiste chinois met en avant la coopération internationale, notamment avec les pays des BRICS+ et du Sud global.
*DOMINIQUE BARI est journaliste à l’Humanité, spécialiste de la Chine.
LE 15e PLAN QUINQUENNAL
Réuni à Pékin du 20 au 23 octobre 2025, le plénum du Parti communiste chinois a tracé les grandes lignes du 15e plan quinquennal (2026-2030). Il sera soumis à la session plénière annuelle de l’Assemblée nationale populaire (ANP) tenue traditionnellement en mars, après les fêtes du nouvel an lunaire.
Le document préparatoire publié est explicite sur le tournant décisif du modèle de développement basé sur la construction d’une économie résiliente, ancrée dans l’innovation nationale et le renforcement des chaînes d’approvisionnement industrielles, capables de résister, « même aux tempêtes les plus dangereuses ».
On cerne bien là la réponse de la Chine à la situation mondiale actuelle, lourde de risques et turbulences et qui ne cesse de se complexifier. D’où la détermination d’une plus grande indépendance vis-à-vis des autres pays, et particulièrement des États-Unis, pour s’assurer l’autonomie technologique. L’autre grande clé de ce plan concerne l’environnement et le développement durable.
Il s’agit pour la Chine de « se concentrer sur ses propres forces » et de privilégier l’intérêt général et la cohésion du pays, selon une approche globale, systémique, où chaque région doit agir de concert avec l’ensemble du territoire. Le plan vise à renforcer la sécurité nationale non seulement dans le domaine technologique, mais aussi dans celui de l’alimentaire, face aux chocs internationaux potentiels.
L’expression de cette inquiétude sur la conjoncture internationale est omniprésente : un rapport de septembre 2025 du Comité permanent de l’ANP insiste ainsi sur la montée des risques en soulignant que la caractéristique la plus marquante de la période concernée par le 15e plan, comparée aux précédentes périodes, est « l’incertitude externe ».
Pour garder l’initiative en matière de développement, Pékin entend renforcer l’économie nationale et en garder la stabilité, cruciale dans le processus de modernisation. Dans cet objectif, le gouvernement souhaite soutenir un niveau de croissance moyen autour de 4 à 4,5 % par an jusqu’en 2035, tout en maintenant un secteur industriel stratégique, modernisé et vert. L’innovation et la fabrication de pointe sont conçues comme des leviers pour garantir la croissance structurelle et la sécurité économique avec l’amélioration de la productivité du travail et l’évolution des « nouvelles forces productives de qualité ». L’innovation est centrale mais subordonnée à la construction d’une base productive solide impliquant le renouvellement des industries traditionnelles.
Le document du plénum fait écho aux précédents appels à stimuler la demande et la consommation intérieures, proposant une série de mesures pour rééquilibrer l’économie nationale et créer un cercle vertueux « dual », améliorant à la fois les conditions du cadre de vie pour l’ensemble de la population et la consommation. Le but : porter le PIB par habitant au niveau des économies développées d’ici à 2035.
Dans le contexte actuel, le principal frein à la croissance reste la faiblesse du marché intérieur, alors même qu’il est destiné à en devenir le premier moteur. Or la part de la consommation des ménages dans le PIB reste faible, autour de 40 % en 2024. À cela s’ajoutent les pressions démographiques : la population est en déclin et le taux de dépendance des personnes âgées augmente. Cela implique une généralisation du système de protection sociale, comme un meilleur accès aux services publics essentiels tels que la santé, le logement, l’éducation, l’aide aux familles en charge d’enfants.
L’objectif de libérer le potentiel de consommation pour surmonter cette contradiction largement mise en avant, vise en particulier les zones rurales. Le document central no 1 pour 2026, publié début février, accorde « une priorité absolue aux questions liées à l’agriculture, aux zones rurales et aux agriculteurs » pour promouvoir le développement intégré urbain-rural et faire progresser la modernisation agricole et rurale. L’agriculture devenant une base importante de modernité de l’économie répondra, selon les autorités, à l’impératif de préserver la sécurité alimentaire nationale et de transformer la Chine en puissance agricole au cours de la période du 15e plan quinquennal.
RÉDUIRE LA DÉPENDANCE AUX EXPORTATIONS
L’ensemble de ces stratégies de modernisation interne vise à réduire la dépendance aux exportations, qui rend la Chine vulnérable aux tensions commerciales mondiales ; il prend appui sur la dynamique d’innovations. Celles-ci – scientifique et technologique – sont au cœur du développement global de la nation pour renforce la souveraineté de la Chine vis-à-vis des États-Unis.
L’ambition de compter sur ses propres forces et d’être moins dépendante de l’extérieur signifie-t-elle, comme nombre de commentateurs l’ont appréciée, un repli de la Chine sur elle-même ? Certainement pas. Bien au contraire. Si Pékin insiste sur ses capacités de développement national, le discours ne se limite pas à une approche strictement interne. L’autodéveloppement de la Chine constitue pour Pékin, un point d’ancrage de certitude et de stabilité mondiale.
L’articulation du national et de la coopération internationale n’a jamais été aussi forte. En défendant un multilatéralisme élargi, fondé sur le droit international et une participation plus équilibrée des États du Sud au processus de recomposition du monde en cours, la Chine propose de partager les opportunités de développement avec d’autres États, en particulier les émergents.
Dans le bras de fer avec les États-Unis en cette période charnière de l’histoire planétaire, elle avance une lecture de la mondialisation, globale et inclusive, fondée sur la pluralité des centres de décision, la reconnaissance des souverainetés nationales et la coopération économique comme levier de stabilité et d’opposition à l’hégémonie des grandes puissances traditionnelles. Elle promeut un nouvel ordre mondial, dans lequel les BRICS+ et les pays du « Sud global » remodèleraient l’équilibre des relations internationales en proposant des initiatives, alliances et partenariats, condamnant la logique des blocs telle qu’elle fut conçue par l’impérialisme au xxe siècle.
LA COMMUNAUTE DE DESTIN POUR L’HUMANITE
Cette stratégie s’inscrit dans la lignée de l’idée de communauté de destin pour l’humanité, apparue en 2012 dans le discours chinois avant d’être inscrite dans la préface de la Constitution du Parti communiste, en 2018. Depuis plusieurs années, Pékin a structuré sa politique extérieure autour de plusieurs initiatives globales complémentaires. Ainsi :
– l’initiative mondiale pour le développement met l’accent sur la réduction de la pauvreté, l’accès aux infrastructures, le renforcement des capacités productives et le développement durable. Formulée en 2021 à l’ONU, la proposition a recueilli le soutien de plus d’une centaine de pays ;
– l’initiative mondiale pour la sécurité propose une approche reposant sur« la concertation régionale, la prise en compte des intérêts des États concernés et la méfiance vis-à-vis des alliances militaires exclusives ». La Chine y défend une conception de la sécurité collective qui privilégie la prévention des conflits et le dialogue politique dansle cadre d’unesécurité coopérative ancrée dans le fonctionnement de l’ONU ;
– l’initiative pour la gouvernance mondiale vise, quant à elle, à réformer les institutions internationales afin de mieux refléter le poids démographique et économique des pays en développement.
Plus récemment, en novembre 2025, alors que s’amplifie la rivalité technologique avec Washington, la Chine a proposé dans le cadre de la réunion des dirigeants économiques de l’APEC en République de Corée, la création d’une Organisation mondiale de coopération en matière d’intelligence artificielle. Estimant que « le développement rapide de la science et de la technologie élargit le fossé technologique auquel sont confrontés les pays en développement », elle appelle à « la promotion d’un environnement international ouvert, équitable et non discriminatoire pour l’innovation ». Proposition éminemment stratégique qui projette la Chine comme acteur central de ces évolutions.
Concrètement, la Chine a déjà établi des relations de coopération scientifique et technologique avec plus de 160 pays et régions, selon le ministère des Sciences et Technologies. Elle a signé 119 accords intergouvernementaux de collaboration dans ce domaine et rejoint plus de 200 organisations internationales et mécanismes multilatéraux.
Le lancement des Routes de la soie joue effectivement un rôle d’accélérateur dans cette coopération. Plus de 70 laboratoires conjoints avec près de 50 pays ont vu le jour et 10 plates-formes internationales de transfert de technologie desservant des régions telles que l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), l’Afrique et l’Amérique latine ont été créées.
DÉDOLLARISATION
Cette stimulation de développement commun s’appuie sur les ressources des nouvelles banques mises en place : en 2013, la Banque asiatique d’investissement pour les d’infrastructures (BAII) ; l’année suivante, la nouvelle banque de développement des BRICS ; à l’automne 2025, la banque de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) lors du sommet de Tianjin. Toutes sont destinées à contourner le FMI et la Banque mondiale et à libérer les pays émergents de leurs diktats. Le tout s’accompagne d’une remise en cause de plus en plus poussée de l’hégémonie du dollar.
Les dirigeants chinois vont forcer la marche en ce sens, non pour tenter de dédollariser le monde mais pour faire en sorte de pouvoir se passer de la monnaie états-unienne. En 2010, moins de 1 % des paiements transfrontaliers de la Chine avaient été réglés en renminbis, contre 83 % en dollars ; en mars 2024, plus de la moitié (52,9 %) de ces paiements était libellée en yuans, soit un doublement en seulement cinq ans.
Alors que l’hégémonie du dollar est fragilisée par la politique de Donald Trump, la Chine intensifie ses efforts pour faire du yuan une nouvelle monnaie forte à l’international. Un article publié le 31 janvier 2026 dans Qiushi, la principale revue théorique du Parti communiste chinois, confirme la marche à suivre : « La Chine doit construire un système financier de classe mondiale. L’élément clé de cette stratégie est “une monnaie puissante”, qui sera largement utilisée non seulement dans le commerce, mais aussi dans les investissements, et surtout stockée dans les réserves des banques centrales d’autres pays. »
Face à l’imprévisibilité de Trump et à sa stratégie d’unilatéralisme, la Chine, cible ultime des États-Unis, trace le sillon d’une nouvelle mondialisation inclusive pour poursuivre son développement. Une nécessité pour devenir une alternative crédible qu’elle entend être pour un monde plus troublé que jamais.
*DOMINIQUE BARI, journaliste à l’Humanité, spécialiste de la Chine.
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