La réindustrialisation ne se fera pas sans travailleurs qualifiés, ouvriers, techniciens, ingénieurs… Or l’industrie pâtit d’une image qui ne semble plus attirer les jeunes, mais il y a aussi un problème de valorisation des métiers scientifiques et techniques dès l’école, ce au profit de métiers mieux rémunérés.
Les textes que nous vous présentons, avec l’aimable autorisation de leur auteur, s’appuient sur ceux qui ont été publiés dans le journal numérique Liberté Actus du 30 décembre 2024 et du 2 juin et 2025.
*ESTEBAN EVRARD est journaliste, spécialiste des questions industrielles.
LA FRANCE MANQUE D’INGÉNIEURS
L’institut Montaigne a récemment produit un rapport riche d’enseignements. Ce think tank, farouchement libéral et globalement suiviste des politiques menées depuis vingt ans, s’inquiète pourtant de la pénurie d’ingénieurs et de techniciens en France.
Dans une hypothèse de réindustrialisation modérée, pour répondre aux besoins, il faudrait former 100 000 ingénieurs et techniciens supplémentaires chaque année, jusqu’en 2035. Plus encore, même dans une hypothèse de stagnation industrielle, il existe un décalage entre les besoins et les capacités de formation.
En 2015, il y avait encore davantage d’étudiants en école d’ingénieurs qu’en école de commerce. Dix ans plus tard, le rapport s’est inversé, et le fossé est béant : on compte environ 250 000 jeunes en école de commerce, contre à peine 175 000 dans l’ingénierie.
Ces choix de parcours ne viennent pas de nulle part. Cela fait plus de quarante ans que le désintérêt général pour la production grandit. Les métiers techniques sont dévalorisés, au profit d’emplois bien mieux rémunérés dans la finance, le marketing ou la communication. Mais la France que certains avaient rêvée – plus ou moins discrètement – sans usine s’effondre. Le mythe d’une économie assise sur les services et la finance s’écroule.
C’est toute la chaîne de formation technologique qui est à repenser. La dernière réforme du baccalauréat, fortement décriée par les syndicats d’enseignants, a encore réduit le nombre de lycéens dans les filières scientifiques. C’est une situation qui met directement à mal les potentialités du pays pour se réindustrialiser. Le retard technologique se creuse dans de nombreuses filières : selon l’INSEE, près de 67 % des entreprises estiment que la pénurie de personnel qualifié ralentit leur production. Dans le même temps, la dépendance à l’étranger pour les composants stratégiques (semi-conducteurs, batteries, etc.) se creuse.
LA FRANCE MANQUE D’OUVRIERS
Qui ne se souvient pas des interminables discussions autour des retards du chantier de l’EPR de Flamanville ? L’une des causes de ce retard : le manque de soudeurs. Un comble pour l’ancienne puissance industrielle qu’est la France. Les soudures dans une installation comme l’EPR nécessitent un très haut niveau de précision ; du fait de la perte de ce savoir-faire, rapidement des défauts ont été détectés dans ce chantier, nécessitant des reprises.
Depuis, l’EPR a été raccordé au réseau électrique et prend petit à petit son envol. Mais la question des soudeurs n’en est pas pour autant réglée. Concrètement, il en manque plus de 20 000 dans le pays, selon les dernières estimations. S’il est difficile de chiffrer exactement les manques, un rapide tour d’horizon des projections et autres études, menées tantôt par l’État, tantôt par le patronat, ou encore par les syndicats, permet de voir qu’ils sont édifiants.
Le ministère de l’Industrie estime à 1,3 million le nombre d’emplois nécessaire dans l’industrie au cours des dix prochaines années, incluant les départs à la retraite. Un objectif qui semble faire consensus puisque, selon les projections des plus ambitieuses, le besoin est chiffré à 110 000 nouveaux travailleurs de l’industrie par an, jusqu’en 2035.
Une situation critique qui est observée dans les métiers de chaudronnerie, de maintenance, voire, parfois, dans des secteurs entiers, à l’image de l’aéronautique et du nucléaire. Selon une étude de La Fabrique de l’industrie, think tank patronal, « les formations actuelles en chaudronnerie, soudage et maintenance industrielle ne couvrent que 50 % des besoins en recrutement d’ici à 2030 ».
Cette situation résulte de décennies où celles et ceux qui voulaient « tourner la page de l’industrie » avaient le vent en poupe. Dans les années 1980 arrive l’idée d’une nouvelle France, réservée aux services, au tourisme et à la logistique. La fumée noire des usines et du vieux monde ouvrier ne devait plus avoir droit de cité dans l’Hexagone.
Conséquence concrète : de nombreuses écoles de formation aux métiers industriels ont fermé leurs portes, au moins 105 depuis les années 1990 d’après différentes études. Une tendance à la fermeture qui ne s’est pas inversée dans la décennie 2010-2020.
Si le nombre de jeunes diplômés de l’enseignement professionnel est en théorie suffisant pour combler les besoins, en pratique 1 jeune sur 2 formé aux métiers de l’industrie ne rejoint pas le secteur. Une « évaporation » qui ne cesse de grandir, et les raisons sont là aussi multiples.
L’industrie souffre toujours d’une image négative auprès des jeunes : elle est souvent perçue comme peu valorisante ou peu moderne (sa perception comme une « voie de garage » où on se « salit les mains » reste dominante). Plus encore, la mutation des métiers pour répondre aux enjeux de décarbonation ne semble pas assez prise en compte dans les formations, ce qui complique l’insertion professionnelle.
La question des salaires reste centrale, avec en point d’orgue la nécessité, portée par les syndicats, de les augmenter dans l’ensemble des branches. Enfin, reste posée l’incontournable problématique de la planification des besoins, pour que ces centaines de milliers de nouveaux travailleurs soient formés en fonction des besoins de la société.
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