Début 2020, de nouvelles étoiles sont apparues dans le ciel nocturne, filantes mais bien brillantes. Très rapidement elles se sont multipliées au point que la saison des étoiles filantes en France s’est étendue à toute l’année. Ces « étoiles », ce sont les réflexions du soleil sur les satellites Starlink d’Elon Musk : ils sont autour de 12 000 aujourd’hui, ils seront 42 000 à terme.
C’est un changement de paradigme en orbite terrestre. Les lancements et l’utilisation de l’espace étaient naguère l’apanage des États et de quelques opérateurs. Avec SpaceX et le développement du new space, l’orbite terrestre, notre porte d’accès à l’espace, est devenue un enjeu commercial. Et même au-delà : un mouvement lancé par des dirigeants états-uniens, luxembourgeois, émiratis encouragent le développement d’un secteur privé à vocation d’exploitation des ressources spatiales, orbites, astéroïdes. Cette frontière qui semblait si difficile d’atteinte est devenue un terrain de jeu pour investisseurs. Les milliardaires, Musk et Bezos en tête, ainsi que des fonds de capitaux spécialisés investissent massivement dans les fusées et les satellites. L’espace, nouvelle frontière de l’humanité à conquérir… D’ailleurs, les ambitions du gouvernement et des entrepreneurs d’outre-Atlantique pour la Lune et pour Mars nous rappellent la conquête de leur propre continent, avec, au xixe siècle, les ravages humains et environnementaux que l’on connaît. Les traités sur l’Espace signés dans un contexte de guerre froide ne sont plus suffisants pour un cadre commun de l’utilisation de l’espace.
Les grands fonds marins sont un autre grand domaine inexploré par l’homme. Ils recouvrent 40 % de la surface de la planète et sont désormais aussi objet de convoitises. La technologie avançant, les robots seraient, selon les promoteurs, capables d’en extraire des tonnes de nodules formés de matériaux critiques, assez pour couvrir nos besoins pour des siècles. C’est ignorer que ces nodules polymétalliques riches en nickel, cuivre, cobalt, si nécessaires pour les transitions numérique et écologique, ont mis des millions d’années à se former et que l’impact de leur extraction sur la vie, et pas seulement sous-marine, n’est pas connu. Or des concessions sont déjà vendues et des entreprises commencent les tests, comme près de l’atoll de Clipperton, atoll français d’Atlantique Nord. La France a proposé un moratoire sur l’exploitation des grands fonds, suivie par un certain nombre de pays. Mais d’autres, les États-Unis en tête, ont déjà émis les autorisations.
Le système capitaliste, dominant dans le monde, a besoin d’étendre son espace d’exploitation et de créer de nouveaux marchés. C’est son mode de fonctionnement et son moyen d’assurer sa stabilité interne. L’Espace et les grands fonds sont des frontières à repousser, de possibles relais de croissance (en tout cas, les investisseurs y croient). Mais à quel prix ? Doit-on vraiment avoir trois ou dix constellation de milliers de satellites en orbite pour assurer une connectivité internet sur Terre, au risque de faire brûler des milliers de tonnes par an d’oxyde d’aluminium – destructeur présumé de la couche d’ozone – dans la haute atmosphère ? Doit-on éradiquer un écosystème inconnu, à 5 000 m de fond, pour fabriquer des batteries pour camions électriques alors que les trains existent ? En réalité, ces questions sont posées à la communauté internationale.
Mais comme pour la lutte contre le changement climatique et ses conséquences, les choses avancent peu. Et comme pour le changement climatique, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme, et il faudra probablement des décennies pour que des régulations soient prises au niveau internationale. Il sera probablement déjà trop tard, elles ne seront probablement pas suffisantes.
La question n’est pas de protéger ces espaces de la main de l’homme : les parcs nationaux naturels protégés ont tous été modifiés par l’homme. Pour l’Espace, les générations futures devront pouvoir continuer à accéder à l’orbite terrestre et s’en servir pour des travaux scientifiques. Pour les grands fonds, la tâche est d’assurer qu’ils continuent à jouer leur rôle, peu connu aujourd’hui, de régulateur des océans. Et pour cela, il va falloir écouter les scientifiques et remettre en cause l’actuel système économique, en imaginant d’autres manières de faire, le tout dans un cadre international de paix et de coopérations.

