*Taylan Coskun est membre du comité de rédaction de Progressistes
« Ils ont réussi à maîtriser un jeu exigeant en moins d’un an, et fait preuve de solidarité et d’intelligence collective pour me défier ! » Denis Öztorun, maire de Bonneuil-sur-Marne.
Les classements internationaux sont sans appel : l’état de l’école en France est catastrophique. Avant-dernière parmi les pays européens concernant le niveau d’apprentissage des mathématiques, la France est championne dans le creusement des inégalités liées au sexe, à l’origine ethnique et à la classe sociale des élèves. L’école, dont les parents attendent tant, déçoit, voire désespère.
La France est en train de prendre une génération de retard. Ce retard en matière de formation fondamentale produira des conséquences délétères dans tous les domaines de la vie sociale dans les quelques années à venir. Évidemment l’État doit réagir et faire de la réussite scolaire une priorité absolue. Sans un chemin d’espoir pour l’avenir des enfants d’aujourd’hui, toute autre politique, si importante soit-elle, perd son sens et son moteur vital.
Le maire de Bonneuil, le communiste Denis Öztorun, a décidé de prendre le taureau par les cornes : agir au niveau de sa commune pour contribuer à rattraper le retard et essayer de prendre une génération d’avance en termes d’éducation.
À côté d’autres actions innovantes comme, par exemple, une université populaire d’échange de connaissances, Denis Öztorun a décidé de recourir, dans les écoles primaires de sa ville, au jeu d’échecs comme un accélérateur supplémentaire de réussite.
Un projet liant la ville et l’Éducation nationale, en coopération avec la revue Europe Échecs, permet d’initier au jeu royal les enfants de 18 classes de CM1 et de CM2. Un éducateur spécialisé utilise des méthodes d’apprentissage ludique pour faire accéder les enfants à d’autres disciplines scolaires et même à l’éducation civique.
En effet, à la fin de chaque cours les enfants décident ensemble et votent pour un coup qu’ils jouent contre le maire lui-même, qui leur répond via une application dédiée. Cette partie, dite majoritaire, se termine à la fin de l’année scolaire par une rencontre en présentiel entre les enfants et le maire qui finissent, dans une belle et joyeuse assemblée, la partie qu’ils avaient commencé à jouer ensemble.
À juste titre, ce moment inoubliable rend fier le maire qui veut faire réussir les enfants de sa ville par les échecs.
Le résultat est assez remarquable : des enfants en décrochage scolaire prennent goût à l’école, les différences qui semblaient insurmontables s’effacent, des petits récemment venus en France et maîtrisant peu le français trouvent là un moyen de s’accrocher pour aller de l’avant.
Les enseignants qui participent à ce projet soulignent les bienfaits des échecs pour la concentration et pour développer ces compétences indispensables que sont la prise de décision, la résolution des problèmes, la mémoire et l’imagination. Il s’agit ainsi de montrer que l’on peut faire réussir l’école pour répondre aux besoins d’épanouissement de tous les enfants.
Dans notre premier article pour Progressistes[1], nous parlions de l’école soviétique, car : « Pour les fondateurs de cette école, les échecs représentaient bien plus qu’un jeu. Ils y voyaient un moyen de mettre à la disposition du peuple “un instrument de culture intellectuelle”, un outil de raisonnement […]. Cet exemple ambitieux, qui visait à “l’élitisme pour tous” […] peut inspirer dans tous les domaines (politique, artistique ou philosophique) celles et ceux qui ne se satisfont pas du consumérisme ambiant. »
Dans une forme moderne et renouvelée, l’esprit de l’école soviétique continue de vivre à Bonneuil-sur-Marne et pourrait demain s’étendre plus largement pour l’émancipation des générations futures.
[1]. Progressistes, no 13, juill.-août-sept. 2016.

