*Taylan Coskun est membre du comité de rédaction de Progressistes
« Je pense que les échecs classiques vont progressivement disparaître au plus haut niveau. Il n’est pas réaliste de s’attendre à ce que les gens regardent des parties longues avec un grand intérêt. J’aimerais voir plus de Chess 960 », MAGNUS CARLSEN, numéro un mondial.
Œdipe c’est ce héros tragique de la mythologie grecque qui se serait distingué par son intelligence hors du commun en résolvant l’énigme du monstre Sphinx. Le destin s’acharna ensuite contre ce génie qui, au détour des circonstances, tua son père et épousa sa mère. Il s’en est crevé les yeux et, aveugle, finit sa vie dans la misère après avoir erré de par le monde.
Dans un précédent article, nous décrivions comment l’États-Unien Robert James Fischer avait essayé d’éradiquer l’école soviétique, à laquelle il devait pourtant son éducation échiquéenne. Il avait défait un par un les meilleurs représentants de cette école pour devenir champion du monde. Après avoir réalisé cet exploit, tel un Œdipe des temps modernes, il erra, à travers le monde et finit sa vie dans la misère et la folie. Mais cela non sans avoir accompli un dernier acte de rébellion, cette fois-ci dirigé contre le jeu lui-même, qu’il estimait dépassé.
Selon lui, la théorie des ouvertures, l’assistance des ordinateurs et la préparation en équipe des joueurs de haut niveau avaient fini par étouffer toute créativité et transformé le jeu en une récitation mécanique de savoirs acquis ailleurs que devant l’échiquier. Ainsi, dans les échecs modernes, on avait à faire désormais à une démonstration de mémoire qui n’est qu’une singerie savante. Le jeu de combat chevaleresque de deux esprits avait disparu. Le noble art n’était plus. Contre cette évolution, Fischer proposait de changer radicalement le jeu : il suffisait pour cela tirer au sort l’emplacement de départ des pièces – d’où une première appellation de Fischer Random –, tout en appliquant les mêmes règles de déplacement, avec quelques petites modifications touchant notamment le roque. Et nous avons ainsi 960 positions possibles pour commencer à jouer une partie. Imprévisibles et déconcertants ainsi modifiés, les échecs reprendraient leur fraîcheur du temps où il fallait montrer son habileté sans le recours d’aucune assistance ni d’aucune préparation. Avec cette astucieuse solution, il fallait oublier, dès le début, toute connaissance apprise par cœur sur les centaines de schémas d’ouvertures (espagnole, sicilienne, Grünfeld, est-indienne et autres Caro-Kann…) éprouvées par des générations de joueurs. Il faut accepter de se jeter, sans aucune aide extérieure, dans un océan d’incertitudes et nager par ses propres moyens. Ainsi, Ficher se proposait tranquillement de tuer le jeu, pour en faire émerger un autre. Cette douce tentative d’assassinat est restée sans effets véritables pendant quelques décennies. Il a fallu attendre jusqu’à nos jours pour qu’un autre Œdipe prenne ce travail de destruction créative laissé en plan par Fischer.
Récemment, Magnus Carlsen, avec ses dix-sept titres de champion du monde toutes catégories et toutes cadences confondues, est entré en guerre contre la Fédération internationale des échecs (FIDE). Il se propose ni plus ni moins de quitter cette fédération et d’en créer une nouvelle, dédiée aux échecs 960. Il s’appuie pour cela sur la fortune d’un mécène allemand, qui espère l’éventuel surgissement d’un engouement rentable pour une version plus spectaculaire de ce jeu millénaire.
Le conflit entre Carlsen et la FIDE s’est révélé à l’occasion d’un problème de dress code : Magnus Carlsen a été sanctionné par les autorités pour s’être présenté à une compétition en jean. Cela lui a fourni le prétexte de quitter le tournoi avec fracas et de rompre avec la FIDE.
En ce début d’année, juste après le prestigieux tournoi de Tata Steel, Carlsen a lancé un circuit de tournois d’échecs 960, rebaptisé « freestyle chess »; il s’agit de Freestyle Chess Slam Tour, où même le code vestimentaire est libre : on a pu voir devant les échiquiers des attifements exubérants. Un florilège des meilleurs joueurs du monde avait préféré la nouvelle formule aux tournois classiques de la FIDE. Il y a eu une opération marketing d’envergure qui a suscité de l’intérêt, même si elle n’a pas amené tout le monde à abandonner le style sobre et vieux jeu pour entrer définitivement dans le monde du freestyle chess, merveilleusement woke.
Le doute sur cette discipline est permis, notamment parce qu’il est aujourd’hui plutôt difficile à jouer en cadence rapide (en moins d’une heure), ce qui est gage de spectacle. L’avenir est peut-être à un mélange des deux : cadence lente pour les échecs 960, cadence rapide pour les échecs classiques. Le temps dira si ce nouveau complexe d’Œdipe réussit là où tant d’autres se sont cassé les dents : en finir avec le Sphinx, ce jeu infernal et patriarcal qui porte si bien son nom, les échecs!

