MICHEL DONEDDU est ingénieur EDF et syndicaliste CGT.
Au xxe siècle la France figurait parmi les champions mondiaux de l’industrie nucléaire. Dès la Libération, dans la foulée du programme du Conseil national de la résistance, l’ordonnance du 18 octobre 1945 a créé le Commissariat à l’énergie atomique afin de poursuivre « les recherches scientifiques et techniques en vue de l’utilisation de l’énergie atomique dans divers domaines de la science, de l’industrie et de la défense nationale ». Le 8 avril 1946 a été promulguée la nationalisation des secteurs de l’électricité et du gaz, visant à l’indépendance énergétique, la rationalisation industrielle et la mise en place d’un service public efficace. Grâce à ses infrastructures et dans un contexte de reconstruction et de réindustrialisation, notre pays a bâti une industrie électronucléaire de pointe, avec la construction de filières diversifiées de réacteurs et le développement de compétences humaines dans la recherche, l’ingénierie et l’exploitation.
À la série des réacteurs expérimentaux au CEA, qui a débuté par la pile Zoé de Fontenay-aux-Roses dès 1948, s’est ajoutée de 1956 à 1972 la mise en service de neuf réacteurs électrogènes de puissance croissante de la filière graphite-gaz, dont l’intérêt de l’époque était de consommer directement de l’uranium naturel (sans « enrichissement ») et de produire du plutonium à usage militaire. Celle-ci a été abandonnée par le choix économique et politique, pris après de vifs débats au sein de la commission PEON (production d’électricité d’origine nucléaire), de séparer les productions de plutonium militaire et d’électricité civile afin de privilégier la réduction de son coût. Ainsi, après le premier choc pétrolier de 1973, le plan Messmer a lancé la construction de 13 réacteurs à eau légère pressurisée et d’une installation d’enrichissement de l’uranium naturel pour produire leur combustible. Cette technologie sous licence états-unienne (Westinghouse) a été rapidement francisée par l’ingénierie du CEA, de Framatome et d’EDF. En définitive, la filière française de 2e génération a compté 56 réacteurs, le dernier à Civaux ayant commencé à être construit en 1991 et été mis en service en 1999. La France s’est ainsi hissée au premier rang mondial quant à la part du nucléaire dans sa production d’électricité.
Si la stratégie française de déploiement du nucléaire civil a visé à la réduction de la dépendance aux combustibles fossiles, elle s’est aussi donné l’ambition de s’affranchir du besoin d’uranium terrestre. En concevant et développant une filière à neutrons rapides, elle a ouvert la perspective de fabriquer du combustible neuf avec les résidus de l’exploitation du parc nucléaire antérieur. Cette stratégie de fermeture du cycle du combustible s’est concrétisée par les mises en service des réacteurs Rapsodie en 1967, Phénix en 1973 et Superphénix en 1986. Ce dernier reste à ce jour le plus puissant réacteur à neutrons rapides ayant jamais fonctionné dans le monde.
Malheureusement, dès la fin du xxe siècle des décisions politiques insensées ont obéré le développement du nucléaire français. En 1989, François Mitterrand choisit d’abandonner le développement par paliers de la filière des réacteurs à eau pressurisée pour lancer un projet de réacteur européen, reposant sur la fusion des technologies de Framatome et de Siemens. En 1997, Lionel Jospin décida la fermeture prématurée de la centrale surgénératrice Superphénix, comme gage livré aux mouvements antinucléaires. Ces décisions ont été prises dans un contexte d’idéologie dominante très différent de celui des décennies 1950-1970. La désindustrialisation n’y était pas connotée négativement, du moins en France. grâce à la mondialisation, les pays développés allaient se spécialiser dans les services et la finance. Grâce à l’essor fulgurant du numérique, l’économie allait se « dématérialiser ». À l’instar du gourou Serge Tchuruk, P-DG et fossoyeur d’Alcatel, le capitalisme français rêvait d’entreprises sans usine : minimiser la place du travail pour maximiser les profits ! Les conséquences sont rudes : si l’existence d’un important parc nucléaire historique a contribué à maintenir un haut niveau de compétences dans l’exploitation des centrales par EDF et des installations du cycle du combustible par Orano, les capacités de renouvellement du parc ont grandement souffert, tant au niveau de l’ingénierie que de la chaîne industrielle. Les déboires du chantier de l’EPR de Flamanville en sont la manifestation. La crédibilité internationale de l’industrie nucléaire française en a beaucoup souffert.
Aujourd’hui quelques évidences viennent changer la donne. L’action climatique se révèle une priorité et une urgence imposant le développement mondial de toutes les énergies décarbonées. Celui du nucléaire, dans un premier temps sous-estimé, s’avère de plus en plus indispensable, l’une de ses qualités étant de produire de l’énergie pilotable et de réduire au minimum les fluctuations de la production des systèmes électriques comprenant aussi une forte part d’énergies renouvelables intermittentes. Le nucléaire peut aussi répondre à des besoins de chaleur décarbonée, pour le chauffage des bâtiments comme pour l’industrie. En second lieu, la désindustrialisation de la France braque à nouveau le projecteur sur la conquête de sa souveraineté industrielle et énergétique, ce qui appelle à mettre en valeur l’atout que représentent les acquis de la filière nucléaire française et à reconstituer les capacités industrielles affaiblies. En France et en Europe, les opinions publiques manifestent un soutien croissant au développement du nucléaire, faisant reculer l’hostilité qui s’était répandue après les accidents de Tchernobyl et Fukushima. Dans ce contexte, la politique énergétique française a amorcé un virage important : il ne s’agit plus de réduire la place du nucléaire dans la production d’électricité mais de maintenir, voire hausser, sa capacité pour accroître la production d’énergie décarbonée. Pour aboutir, ce virage doit encore acquérir la légitimité démocratique d’un choix assumé par les élus de la nation.
Brocardé par certains comme « énergie du passé », le nucléaire voit ainsi son avenir grand ouvert au xxie siècle. Ainsi Progressistes lui consacre-t-il un nouveau dossier. Le nucléaire sera-t-il demain comme celui d’hier et d’aujourd’hui ? Quel doit être sa place dans le mix énergétique national ? Quelles évolutions peut-on, doit-on attendre ? À côté des grands réacteurs électrogènes, on parle de l’avènement de petits réacteurs modulaires : Quelle place peuvent-ils prendre ? À quels usages peuvent-ils répondre ? Alors que le développement du nucléaire était réalisé uniquement au sein de grandes structures publiques, apparaissent de nombreuses start-up promettant la commercialisation de nouveaux réacteurs ; quels sont la pertinence et les risques d’un tel modèle économique ? Après la fusion des organismes décisionnels et d’expertise de la sécurité nucléaire, quels sont les enjeux et les besoins pour aujourd’hui et demain ?
Ce dossier souligne en outre l’enjeu central de la durabilité du recours à l’énergie nucléaire face à la limite des ressources terrestres en uranium. Quelle est l’urgence ? Quels sont les moyens de reprendre le flambeau des fondateurs du nucléaire qui ne voyaient son avenir de long terme que dans la filière à neutrons rapides ? Après la fermeture de la centrale Superphénix et l’abandon du projet ASTRID, le Conseil de politique nucléaire semble rouvrir le dossier. Celui de Progressistes est versé au débat.

