Site icon Science, Travail & Environnement

Quel avenir pour les forêts? Pierre Serra*

La forêt occupe près du tiers du territoire de la France métropolitaine. Si cette surface est importante, les enjeux réels de la gestion des forêts, non moins importants, sont souvent assez flous pour la majorité, cela est dû surtout à la distance qui sépare les zones forestières du quotidien d’une grande partie de la population.

*PIERRE SERRA est élu communiste de Vernet-les-Bains (Pyrénées-Orientales).

Une étude de l’INSEE de 2020 montre que plus de 93 % de la population française vit en zone urbaine et périurbaine. De plus, le ressenti des gens à l’égard de la forêt reste fortement lié à l’irrationnel et à l’émotif, et peu ont réellement conscience de l’importance des liens existant entre leurs vies et la santé et la gestion de la forêt. Les enjeux environnementaux sont de plus en plus évoqués et entendus, mais cela est insuffisant.

La forêt constitue un enjeu politique global majeur, en matière d’environnement incontestablement, mais aussi de vie économique et sociale de notre pays.

QUELLE GESTION POUR LES FORÊTS EN FRANCE ?

Sur les 31 % du territoire national qu’occupe la forêt (soit 17 millions d’hectares), 12,7 millions d’hectares sont des forêts privées, soit les trois quarts des surfaces totales de forêt. Mais 2,8 millions d’hectares sont gérés dans un cadre public (forêts essentiellement communales) et 1,5 million est géré par l’Office national des forêts. Si la forêt privée do mine, il faut distinguer la micropropriété forestière – la plus importante en surface mais peu exploitée du fait de petites parcelles isolées et parfois oubliées de leurs propriétaires – de ce qui se développe par rachats spéculatifs : une grande propriété visant à la rentabilité. Une telle dynamique de groupes privés – qui par nature privilégient leur santé économique à l’intérêt collectif – sur d’immenses espaces de nature pose question. Nous pouvons légitimement nous inquiéter des risques engendrés pour la garantie d’une gestion cohérente et raisonnée. Un exemple : en 2012, dans le département des Pyrénées-Orientales, la société Groupama, « propriétaire » du massif forestier du Madres, avait tenté d’interdire tout bonnement et simplement l’accès public au massif afin de le réserver à des privilégiés et d’exploiter de façon plus discrète l’espace. Grâce à une forte mobilisation des citoyens et des élus locaux, la société fut obligée de faire marche arrière.

L’ONF est confronté à une contradiction majeure entre, d’un côté, les missions d’intérêt public de protection de la forêt et, de l’autre, son propre financement par l’exploitation de celle-ci.

La gestion de nos forêts dans un cadre public apparaît ainsi nécessaire pour être à la hauteur des enjeux évoqués et éviter les logiques d’exploitation dé raisonnables et autres spéculations désastreuses pour l’intérêt commun.

Les enjeux environnementaux sont de plus en plus évoqués et entendus, mais cela est insuffisant.

Un organisme de gestion existe, c’est l’Office national des forêts (ONF). Nous l’avons vu, il s’occupe du tiers des forêts gérées dans un cadre public. Depuis de nombreuses années, les évolutions politiques de cet organisme posent problème. L’État, en « invitant » l’ONF à s’autofinancer, l’amène à être confronté de plus en plus à une contradiction majeure entre, d’un côté, les missions d’intérêt public de protection de la forêt et, de l’autre, son propre financement par l’exploitation de celle-ci. C’est ainsi que, par exemple, les plus beaux spécimens de chênes peuvent être vendus pour le commerce international à la Chine ou à un autre pays… pour nous revenir sous la forme de meubles.

Cette dérive n’est pas sans conséquences sur les hommes et les milieux. Il y a quelques années, l’ONF a connu des drames avec des suicides d’agents qui n’ont pas supporté cette nouvelle gestion et le glissement vers de plus en plus de commerce au détriment du respect du rythme de vie de la forêt.

Nous connaissons désormais les erreurs commises dans la gestion des forêts à cause d’une vision purement administrative et théorique des problématiques rurales et de la sylviculture, ainsi que d’une gestion libérale.

En outre, la tension avec les populations locales (éleveurs, usagers de la nature) s’accroît. L’ONF est aussi propriétaire ou gestionnaire d’infrastructures importantes (pistes…) traversant des espaces sensibles, lesquelles sont souvent interdites à la circulation pour le grand public, mais également pour les usagers locaux de la nature, et elles profitent sans doute du statut de chasse privée. En effet, quel est le but de ces pistes? Elles permettent essentiellement d’emmener des chasseurs privés dans cet espace afin qu’ils puissent abattre du gibier en contrepartie d’une grasse rémunération. Et cela se fait bien sûr en dehors des règles de chasse établies et en vigueur au sein des associations communales de chasse agréées (ACCA), qui sont les structures normales qui régissent en général la chasse sur notre territoire.

ET L’AMÉNAGEMENT ÉCOSYSTÉMIQUE DES FORÊTS ?

La gestion de l’espace et de la ressource végétale est extrêmement sensible.

Depuis plusieurs années, les autorités parlent d’une « gestion durable des forêts » ou d’« aménagement écosystémique des forêts ». Il s’agit d’un mode de sylviculture qui fixe des indicateurs environnementaux indépendamment des objectifs économiques, de la gestion forestière.

Sur les 31 % du territoire national qu’occupe la forêt, soit 17 millions d’hectares, 12,7 millions sont des forêts privées, soit les trois quarts des surfaces totales de forêt.

L’objectif annoncé est le maintien ou la gestion restauratrice de la biodiversité à plusieurs échelles (durabilité) pour une viabilité et/ou une meilleure résilience écologique de l’ensemble des écosystèmes forestiers tout en répondant aux besoins socio-économiques d’utilisation des ressources naturelles forestières. Est visée aussi l’introduction d’une gestion plus « adaptative », censée favoriser la résilience des milieux dans le contexte du réchauffement climatique croisé avec celui d’une crise de la biodiversité révélée au sommet de la Terre de Rio, en juin 1992. Cette approche n’échappe pas aux critiques : des ONG comme Greenpeace, Les Amis de la Terre ou WWF remettent en question le succès de cette approche et soulignent les contradictions avec la réalité observée sur le terrain.

De nombreuses pistes suivies par le passé sont désormais remises en cause, y compris parfois par les institutions elles-mêmes. Nous connaissons par exemple les limites et les méfaits de la monoculture. Le fait de privilégier certaines essences de bois au prétexte qu’elles poussent plus vite, et donc dans la seule perspective d’un meilleur profit économique, a déséquilibré les biosystèmes et a accentué la raréfaction de la ressource en eau. Dans le contexte de réchauffement climatique que nous vivons, le problème prend une ampleur particulière.

Nous connaissons désormais les erreurs commises dans la gestion des forêts à cause d’une vision purement administrative et théorique des problématiques rurales et de la sylviculture, ainsi que d’une gestion libérale. Sachons en tirer les leçons.

LA NATURE, UN BIEN QUI NOUS CONCERNE TOUS

Comme pour les biens naturels vitaux que sont l’air et l’eau, la gestion de la forêt doit sortir des logiques capitalistes. Alors que la marchandisation des biens de la forêt s’inscrit dans le cadre de nos sociétés mondialisées, il est de notre responsabilité de ne pas considérer exclusivement la forêt comme une ressource à exploiter.

Les incendies dévastateurs qui se succèdent, majoritairement imputables à l’être humain, posent la question de la reforestation. Cela pourrait être l’occasion d’une remise à plat des logiques de gestion actuelles. Les zones rurales sont des acteurs importants et doivent être mieux impliquées en s’appuyant sur les dernières avancées scientifiques en la matière.

C’est ainsi que le député communiste Pierre Dharréville a déposé une proposition de loi pour encadrer la gestion des communs, ces biens qui sont à tous et à personne. Ils pourraient être gérés par des comités locaux sous le contrôle du Comité économique social et environnemental, le CESE. Les forêts, en trouvant les formes pour y intégrer la micropropriété forestière, pourraient retrouver une gestion plus cohérente et durable.

Car l’adaptation de la politique forestière nationale au contexte local peut permettre de tendre vers une bioéconomie raisonnée et équilibrée.

L’exploitation de la forêt peut représenter un intérêt et un atout si elle est réellement gérée de façon intelligente. La biomasse peut être transformée pour la fabrication de produits à haute valeur ajoutée ou, à la marge, être utilisée directement ou indirectement comme ressource énergétique, cela dans le cadre d’un développement dit « durable », et en perspective avec les autres ressources disponibles et leurs différents impacts, tant positifs que négatifs, sur l’environnement, l’économie et la société.

La gestion de nos forêts dans un cadre public apparaît nécessaire pour être à la hauteur des enjeux et éviter les logiques d’exploitation déraisonnables et autres spéculations désastreuses pour l’intérêt commun.

Il est nécessaire d’adapter la reforestation en fonction des essences endémiques et des ressources naturelles (solaires climatiques et hydriques) locales.

Enfin, pour qu’il y ait démocratie, les populations doivent être davantage informées et impliquées dans les choix liés à la gestion des forêts. La nature est un bien public qui nous concerne tous. Or, y compris dans les zones rurales, les décisions sont souvent prises en catimini et dans la plus grande opacité. Les grandes collectivités créées dans le cadre de la loi NOTRe (loi du 7 août 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République) ne facilitent pas les choses du fait des nombreux transferts de compétences dont elles ont fait l’objet, comme cela est illustré dans nombre de régions où l’élaboration du plan local d’urbanisme éloigne de facto les citoyens des zones de décisions.

Le défi qui nous attend est d’imposer un débat politique sur toutes ces problématiques à l’échelle nationale d’abord, mais aussi à l’échelle internationale car les enjeux soulevés dépassent le cadre de nos frontières.

Quitter la version mobile