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Défense et souveraineté, Nicolas Devers-Dreyfus*

Urgence écologique pour la planète, urgence sociale contre les inégalités, urgence pour établir la paix. Alors que commencent les guerres de l’eau, que l’accès aux terres dites rares et aux métaux critiques s’affirme comme un enjeu majeur, alors que les économies se développent dans un monde globalisé, le concept de souveraineté s’évalue à l’aune de réalités nouvelles.

*Nicolas Devers-Dreyfus, ancien auditeur de l’IHEDN, est membre de la commission Défense, Paix, Désarmement du PCF.

L’actualité est si sensible que la Revue Défense nationale consacre à la souveraineté le dossier de sa livraison de décembre 2022, sous le titre « Souveraineté et résilience numérique », que livres et médias explorent le concept, que le président de la République et ses ministres – les réalités les obligeant parfois à réagir – s’en servent comme un argument de communication, jetant un voile opaque sur leur adhé­sion aux doctrines du libre-échange sans contraintes.

Les forces militaires, l’armée – pour autant qu’elle soit pilotée par une doctrine à la page, convenablement équipée et instruite, en lien étroit avec la nation –, demeurent, comme l’écrit Tristan Lecoq dans la Revue Défense nationale, « le cœur de l’exercice de la souveraineté, et donc des moyens de celle-ci ». Pour de Gaulle, selon des propos tenus en 1952, la défense est « en effet la première raison d’être d’un État ».

UNE FRANCE FORTE, DONC RÉSILIENTE

La défense n’est pas tout. La parti­cipation des citoyens, le caractère démocratique des orientations déci­dées, une société moins inégalitaire, moins fracturée, cela compte pour beaucoup.

La France, pays riche, peut et doit soutenir des investissements dans la recherche, l’éducation, la santé, la production des médicaments indis­pensables, le logement; dans une relocalisation d’une industrie dégra­dée; dans une agriculture durable, vivante, alors que le pays est de façon absurde devenu en quelques années plus importateur qu’exportateur de produits alimentaires.

Quant à la réindustrialisation, consta­tons que le bilan du président Macron est désastreux. Le déficit commercial de marchandises manufacturées a enregistré en 2022 un record : 80 mil­liards d’euros. La multiplication d’an­nonces ne va rien régler. On attire quelques projets par des aides publiques massives, mais sans aucune garantie dans la durée sur la reloca­lisation de productions et le déve­loppement de l’emploi.

La défense n’est pas tout. La participation des citoyens, le caractère démocratique des orientations décidées, une société moins inégalitaire, moins fracturée, cela compte pour beaucoup.

Un pôle public de l’énergie à la mesure de ce qu’il était autrefois, des transports de qualité, de services publics revi­vifiés, bien dotés, comme les Français l’exigent; une vision politique solidaire, humaniste pour le peuple comme pour les migrants qui souhaitent le rejoindre; plus de justice sociale pour tous… Autant d’éléments qui dessi­nent un pays fort de sa cohésion sociale comme de son économie, donc un pays souverain, apte à des coopérations fructueuses dans le monde, en capacité si nécessaire de se rassembler dans l’épreuve.

L’actualité révèle ce que nous savions déjà : les États-Unis, si prompts à dénoncer les menées chinoises, non seulement contrôlent les commu­nications, mais aspirent aussi les mil­liards de données des sites de com­merce et des réseaux sociaux; cela leur facilite la surveillance des activités et des opinions de chacun, l’établissement du profil de chacun.

Pegasus n’est que la face émergente de l’iceberg.

Abou Dhabi serait devenu, selon le Monde diplomatique de janvier 2023, le « pôle mondial de la cybersurveillance », tandis qu’officiellement « la ferme à trolls » du feu le sulfureux Evgueni Prigojine a relayé sans faillir les campagnes de propagande du Kremlin.

Et qu’en est-il des intrusions d’autres puissances, États-Unis, Chine, Israël?

UN NOUVEL ESPACE DE TENSIONS

Le fond des mers est lui aussi devenu l’un des espaces où se dispute la souveraineté. Les risques et les répercussions d’un conflit sous-marin sont majeurs. La perte de communications due à la coupure de câbles sous-marins d’Internet pourrait entraver gravement les communications diplomatiques ou militaires sensibles, provoquer d’énormes pertes financières en raison d’interruptions des transferts d’argent et paralyser d’autres systèmes vitaux.

Le risque d’une guerre sous-marine ne se limite pas aux destructions matérielles et aux perturbations des communications. L’expansion de l’infrastructure sous-marine, incluant les pipelines énergétiques, les câbles de communication sous-marins et les capteurs hydroacoustiques civils, a rendu nécessaire la prise en compte de nouvelles menaces de violations dans la planification de la guerre sous-marine. Les attaques sous-marines pourraient être déstabilisantes au niveau du nucléaire stratégique en donnant à un adversaire la possibilité de contrôler et de surveiller, par exemple, les armes nucléaires françaises majeures, embarquées sur les sous-marins lanceurs d’engins (SNLE), comme les systèmes d’alerte sous-marins tels qu’ils existent dans les détroits et autres lieux.

La souveraineté en matière de défense peut, dans chacun des domaines étudiés, s’améliorer si une volonté politique nouvelle, soutenue par une participation démocratique des chercheurs et des salariés concernés, est mise en œuvre avec des moyens correspondant aux enjeux.

Le dossier des divers aspects innovants de la souveraineté s’inscrit dans une situation politique mouvante, un contexte stratégique concret. Aujourd’hui, la course aux armements, aussi bien technologique que quantitative, relancée par les États-Unis, dont les dépenses avoisinent près de 40 % des dépenses mondiales d’armement et 3 fois celles de la Chine, entraîne le monde dans une spirale qu’il est urgent de contrecarrer par une mobilisation de toutes les forces de paix et de coopération.

Une conséquence, outre le danger de guerre, c’est le déclassement de fait des forces armées des États, même alliés des États-Unis, qui ne suivraient pas les progrès techniques des armements imposés par d’incessants sauts technologiques. Les armes nucléaires sont partout modernisées, voire augmentées.

SOUVERAINETÉ ET INTERDÉPENDANCES

Dans un monde formé de sociétés complexes, l’aspiration à une souveraineté nationale dans le siècle s’examine dans un cadre le plus souvent partagé. Pour exemple, un instrument majeur de la souveraineté est la monnaie. Or la France partage depuis plus de vingt ans avec certains de ses voisins une monnaie commune, l’euro. L’évaluation des conséquences pour l’économie nationale, l’opinion sur les choix politiques qui en ont découlé de cette souveraineté partagée, l’influence de l’économie allemande, la plus puissante de la zone, sur les orientations à l’œuvre sont trois questions qui touchent à la souveraineté, mais hors du sujet que nous traitons.

Les dépenses d’armement des États-Unis représentent près de 40 % du total mondial, et le triple de celles de la Chine.

Il faut donc examiner les interdépendances, et la première de celles-ci, l’intégration à une Union européenne très libérale : nous avons une caricature d’Europe, fort peu démocratique, injuste socialement, aux politiques internationales écartelées entre la soumission aux volontés américaines et la défense d’intérêts économiques souvent divergents entre les États qui la composent. Ajoutons au tableau la montée aux responsabilités de dirigeants d’extrême droite en Hongrie, Pologne, Italie.

Pour autant, nous luttons pour une Europe profondément transformée, démocratique et sociale. Nous réfutons toute idée de Brexit à la britannique de type « Britain first ».

Francis Wurtz nous alertait, dès 2017, dans une de ses chroniques de l’Humanité Dimanche : « Si nous n’en sommes pas à “la France d’abord”, le chacun pour soi y progresse à grands pas : qui ne sent reculer l’esprit de solidarité, l’ouverture aux autres, l’attachement aux coopérations, le sens du multilatéralisme […]? »

Le tragique de la situation actuelle, née de la guerre déclenchée par Poutine en Ukraine, c’est que l’esprit de « solidarité » encouragé par les dominants pousse à des coopérations bellicistes dont la politique et les industries énergétiques et d’armement états-uniennes sont les grands bénéficiaires. Dans le même temps, les États-Uniens entraînent l’Europe dans une dangereuse posture de confrontation avec la Chine.

Le président Macron a bien senti le piège, on l’entend dans certaines de ses déclarations oscillantes, mais il n’a ni la volonté ni le pouvoir de s’en extraire. Son concept d’autonomie stratégique européenne fait sourire ses partenaires, quant à eux fermement arrimés à une OTAN sous direction états-unienne. Ses gesticulations militaires dans le Pacifique apparaissent inutilement provocatrices.

Les coopérations de défense, sans doute indispensables dans différents domaines, qui ne sont déjà pas faciles à arbitrer selon les intérêts de chacun des États engagés, se sont compliquées par la sortie de l’Union européenne de son concurrent et néanmoins partenaire historique, la Grande-Bretagne.

Elles souffrent également de la soumission à l’imperium états-unien, sabordant des coopérations européennes sur l’autel de l’achat massif de leurs propres productions. Il s’écrit que leur industrie d’armement a multiplié par 3 son chiffre d’affaires depuis 2021.

DES COOPÉRATIONS HORS DE L’OTAN

Nous confirmons notre volonté de voir la France sortir immédiatement du commandement intégré de l’OTAN, puis de l’alliance elle-même.

En parallèle, indépendamment des sujets abordés, l’intérêt de notre pays comme de ses voisins commande de nouer de nouveaux partenariats de proximités, tant pour la sécurité de l’espace aérien que pour la gestion des approches maritimes.

De nouvelles coopérations sur une base d’égalité sont donc à établir au fur et à mesure que l’on s’éloignera des standards de l’Alliance atlantique. Compte tenu de la situation géo politique centrale de la France dans l’Ouest européen, nos voisins, quelles que soient les différences de politique étrangère et de défense, seront amenés à conclure de tels accords.

Autre facteur de souveraineté – quitte à réduire le format des forces armées –, combler les trous capacitaires qui entravent la liberté de décision et d’éventuel engagement : s’équiper en drones d’observation et d’attaque à longue distance; en avions de transport aérien stratégique une fois éliminés les besoins de projections de force non indispensables; constituer des stocks de munitions et assurer leur fabrication. Sur un autre plan : donner quelques moyens à une défense opérationnelle du territoire et à la création d’une véritable réserve citoyenne; améliorer les conditions matérielles et morales des personnels; réaliser des frégates de premier rang et des patrouilleurs qui garantissent la protection de nos espaces maritimes, au lieu de concentrer les crédits navals sur un porte-avions symbole dépassé et vulnérable de projection.

Observons, pour conclure : fort heureusement la France n’est pas entrée dans une « économie de guerre ». Quels que soient les effets de manches d’Emmanuel Macron, et son inquiétante volonté d’habituer le citoyen à accepter la brutalisation de l’ordre international, voire le glissement vers l’engagement du pays dans une logique de confrontation dans l’Est européen et la zone Pacifique. Si les mots ont un sens, l’économie de guerre, c’est tout autre chose.

L’intérêt de notre pays comme de ses voisins commande de nouer de nouveaux partenariats de proximités, tant pour la sécurité de l’espace aérien que pour la gestion des approches maritimes

En témoigne l’audition fin mai du P-DG de Dassault Aviation, Éric Trappier, devant la commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat. Il a confirmé « que pour des raisons budgétaires l’État ne souhaite pas accélérer la livraison de Rafale », alors que Dassault Aviation avait les capacités de passer à la cadence de production de quatre avions par mois

Effectivement, le ministère des Armées a été contraint d’étaler plusieurs programmes d’équipements terrestres, maritimes et aériens. Même si la loi de programmation militaire s’inscrit dans une forte hausse à 413 milliards d’euros, contre 293 milliards pour la précédente, outre les effets de l’inflation à compenser, il faut surtout remarquer que les plus fortes dépenses sont prévues pour les années 2028, 2029 et 2030.

On ne compte plus les plans présidentiels qui renvoient à un futur assez lointain les investissements annoncés. Il n’empêche que nous contestons de tels volumes consacrés à la défense alors qu’il y a tant d’autres priorités. Face aux tensions, au désordre du monde, la sécurité du pays appelle à une action vigoureuse pour enclencher un processus de désarmement.

Oui à une véritable souveraineté liée à des coopérations pacifiques, à de nouvelles solidarités entre les peuples.

Non au parti de la guerre qui, chaque jour par la voix de tant d’idéologues et de médias, avance à peine masqué sous le signe trompeur du droit et de la vertu.

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