Le débat public sur l’énergie est le plus souvent abordé par le biais de sa production et des effets sur les émissions de GES. Il nous a semblé intéressant de l’aborder par ses relations avec l’ensemble des questions d’écologie ainsi que par la gestion pratique des énergies disponibles, au critère de la justice écologique et sociale.
*Jean Pugens est conseiller municipal de Roquevaire, membre du Conseil de développement de la métropole Aix-Marseille-Provence et responsable de l’UFR-FNME CGT.
Depuis les années 1970, nous assistons à un effondrement de la biodiversité. Les espèces sauvages ont reculé en nombre, et on en arrive à penser à une disparition massive comparable à celle de l’ère secondaire. Or nos sociétés ajoutent à l’exploitation intensive des ressources de la planète des conditions telles qu’elles menacent les conditions de vie de toute l’humanité ; d’ores et déjà on prévoit que dans quelques décennies des milliards de personnes seront des réfugiés climatiques. Comment accepter de telles perspectives ?
Biodiversité, gestion durable et solidaire des ressources doivent être au centre des préoccupations d’une société moderne pour ne pas opposer fin du monde et fin du mois. Il n’y a qu’une seule planète à partager, et le sort de tous et de chacun y est lié.
UNE PLANÈTE FINIE
Nous atteignons le « jour du dépassement » – la date à partir de laquelle l’humanité a consommé l’ensemble des ressources que la Terre peut reconstituer en une année – de plus en plus tôt : en 2022, le 28 juillet ; en 2012, c’était le 22 août ; mi-septembre en 2002 ; mi-décembre en 1972. En cause la déforestation, la surpêche, la surexploitation agricole et minière, nos émissions de gaz à effet de serre. Le GIEC publia le 4 avril 2022 un rapport centré sur la réduction des émissions de GES pour en limiter les conséquences sur le changement climatique. Les émissions mondiales devront baisser dès 2025, sans quoi il sera impossible de limiter le réchauffement de la planète à + 1,5 °C. Sans un renforcement urgent des politiques climatiques actuelles, le réchauffement sera de + 3,2 °C à la fin du siècle. Les politiques publiques ne doivent pas reposer uniquement sur les individus, mais plutôt sur des actions structurelles soutenues de façon équitable par l’État pour ne pas créer de nouvelles inégalités sociales.
Chaque question d’écologie renvoie à la production et à l’utilisation des ressources énergétiques.
La baisse de la biodiversité inquiète. Les abeilles sont malmenées, et 80 % des insectes pollinisateurs auraient disparu depuis trente ans en Europe alors même que 75 % de notre nourriture en dépend. À l’échelle mondiale, les trois quarts des écosystèmes terrestres et 66 % des habitats marins sont dégradés ; on estime à 1 million le nombre d’espèces menacées d’extinction. Associées aux changements climatiques, les conséquences pourraient être dramatiques sur les écosystèmes et la biodiversité.
ÉNERGIE ET ÉCOLOGIE
Chaque question d’écologie renvoie à la production et à l’utilisation des ressources énergétiques. Il en est ainsi des pollutions industrielles liées aux processus de production avec utilisation de différentes sources (charbon, pétrole…) ou formes de l’énergie (électricité). Les transports sont tout à la fois source de pollutions et consommateurs d’énergie : le moteur à explosion est particulièrement gourmand en combustibles fossiles. L’agriculture intensive utilise des engrais dont la production est grosse consommatrice d’énergie. On parle de sobriété énergétique, c’est quelque chose à conquérir : elle passe par une isolation renforcée de logements, dont certains sont des « passoires thermiques ». Ailleurs, le besoin vital en énergie pousse les populations de nombreux pays pauvres à couper les arbres de leurs forêts pour cuire leurs aliments… entraînant la déforestation de régions entières. Et la demande en charbon s’accroît encore dans le monde, ainsi que celle d’hydrocarbures dans les pays plus développés, au point que ceux-ci représentent l’immense majorité de l’utilisation de sources d’énergie. Le commerce international des sources d’énergie joue un rôle considérable en s’appuyant sur des tankers ou sur des tubes (oléoducs ou gazoducs) dont l’implantation consacre les situations géostratégiques. À cela s’ajoutent la raréfaction des ressources minérales ou organiques et les rivalités pour y avoir accès.
CRISE ET PRÉCARITÉ
Le poids de la crise de l’énergie est manifeste pour la population des pays développés, et notamment en France, à travers l’augmentation des prix, car c’est depuis toujours une préoccupation importante de nos concitoyens, et c’est encore plus vrai dans cette période de menaces pour la paix dans le monde. La gestion ultralibérale de l’énergie a conduit à des situations chaotiques à répétition : la grève des raffineurs a menacé le pays de paralysie, les choix de l’Allemagne de miser sur le gaz russe puis d’y renoncer brutalement menace d’un chaos économique tandis que la mondialisation facilite le pillage du tiers monde (République démocratique du Congo ou Niger, par exemple) et que la Grande Barrière de corail australienne est menacée par l’exploitation du charbon, que l’Afrique du Sud exporte au mépris des rejets de GES.
Ce qui est convenu d’appeler « précarité énergétique » con – cerne les personnes qui ne peuvent pas, ou difficilement, payer leurs dépenses énergétiques, et/ou qui ont froid dans leurs logements. Elle touche actuellement 13 millions de personnes en France, soit les 20 % des ménages… les plus pauvres. Alors, dire que le prix des énergies doit augmenter pour que l’on diminue la consommation est une aberration qui ne fera qu’augmenter cette précarité et générera de nouvelles inégalités tout en étranglant les plus pauvres.
En France, le Conseil d’État vient de condamner le gouvernement pour son « inaction climatique ».
Dans la recherche liée de sobriété et de réduction des pollutions, la notion de « pollueur-payeur », qui peut paraître vertueuse, se retourne contre les plus démunis. La taxe carbone, que les patrons « bonnets rouges » ont refusé de payer, a été imposée sur le carburant de tous les Français, qui ont réagi en 2019 avec des Gilets jaunes. En 2022, l’emballement des prix de l’énergie sous toutes ses formes – pétrole, électricité, gaz, bois, etc. – démontre l’incapacité du marché concurrentiel à en maîtriser les prix et à en réduire l’usage. Il y a une vraie nécessité de reconstruire des services publics déconnectés du marché spéculatif.
PEUT-ON RÉDUIRE SA CONSOMMATION D’ÉNERGIE ?
La vie elle-même pour se développer suppose une consommation de ressources et d’énergie prises sur la planète. Une gestion économe et durable s’impose. En France, la loi relative à la transition énergétique prévoit la baisse de la consommation d’électricité de 50 % d’ici à 2050. Un des outils pour y parvenir est amélioration de l’isolation des bâtiments, mais les aides de l’État, insuffisantes, ne sont pas équitables : elles vont plus largement à ceux qui peuvent financer des travaux, du moins en partie.
La notion de « pollueur-payeur », qui peut paraître vertueuse, se retourne contre les plus démunis.
Quant aux véhicules électriques, leur développement va demander de nouveaux moyens de production d’électricité pour les recharger, or la majorité des moyens de production dans le monde sont au charbon ; notre pays étant une exception dans ce domaine du fait de sa production, nucléaire à plus de 70 % et hydroélectrique à 12 %. La part de production de l’électricité par le charbon est de 1 % pour la France, 23 % pour l’Allemagne, 60 % pour la Chine, 70 % pour l’Inde, 100 % pour la Hongrie. Par ailleurs, les nouvelles technologies de communication (Internet, réseaux sociaux, téléphonie) représentent déjà 10 % de la consommation mondiale d’électricité, et augmentent de 10 % par an. Les cryptomonnaies et les intelligences artificielles également : une transaction de bitcoin c’est 77 kWh, car pour fonctionner le système demande des puissances de calcul colossales, assurées par des ordinateurs en réseaux dans le monde entier ; en 2018, le système bitcoin a consommé 30,25 TWh d’électricité, autant que la consommation d’un pays comme le Maroc ; en France, il représente 6,74 % de la consommation de l’électricité.
Soyons lucides et pragmatiques : la consommation d’électricité en France et dans le monde ne va pas baisser. L’augmentation est annoncée à + 40 % d’ici à 2050, ce qui pose immanquablement la question de la maîtrise des prix pour les classes populaires et moyennes.
La situation est d’autant plus paradoxale que l’Europe affiche la volonté d’être le premier continent à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, et dans son plan pour atteindre ces objectifs environnementaux elle demande aux États membres de réduire de 50 %, d’ici à 2030, les émissions GES par rapport à 1990. En France, le Conseil d’État vient de condamner le gouvernement pour son « inaction climatique », et le Haut Conseil pour le climat (HCC) appelle le gouvernement à un « sursaut » pour tenir ses engagements environnementaux.
LE MIX ÉNERGÉTIQUE EN FRANCE
Alors que l’essentiel (environ 75 %) de l’énergie consommée en France provient de sources fossiles, le débat public sur la transition énergétique a été réduit (volontairement ?) à son côté électricité, sans souci d’incohérences écologiques.
Face à la crise, le gouvernement avance la notion de « sobriété énergétique », en fait il s’agit d’un vaste plan de délestage électrique en fonction des circonstances. Des outils ont été mis en place par les gestionnaires de réseaux, dont les compteurs communicants Linky, qui pourraient être un plus dans la gestion « écologique » de l’énergie, mais qui peuvent également devenir un outil supplémentaire d’inégalité sociale en pilotant des délestages sélectifs ; autrement dit, ils rendent possible de débrancher tel et/ou tel appareil chez tout un chacun : finie l’égalité de traitement des usagers. Le service public de l’électricité doit être mis sous contrôle des consommateurs.
Le meilleur mix énergétique est celui qui réduit les rejets de GES et qui dans le même temps ne crée pas de nouvelles pollutions ni de nouveaux pillages des ressources de la planète.
Le meilleur mix énergétique est celui qui réduit les rejets de GES et qui dans le même temps ne crée pas de nouvelles pollutions ni de nouveaux pillages des ressources de la planète. Parmi les énergies renouvelables, seule l’hydroélectricité est pilotable dans la gestion du réseau national ; l’éolien et le solaire, eux, sont intermittents car dépendant du soleil et du vent, ce qui nécessite des productions thermiques de remplacement ou du stockage par batteries qui, elles, n’ont rien d’écologique. Toutes les sources de production sont bonnes à utiliser, mais le mix énergétique doit être complètement sorti de la spéculation financière et piloté comme un vrai service public, sous contrôle des consommateurs.
Si les nouvelles normes de construction apportent sans conteste une plus-value environnementale, rénover des bâtiments anciens est plus difficile. Le secteur résidentiel et tertiaire pesait en 2017 pour 28 % des émissions de GES de la France. Pour l’habitat, 16,7 % des logements existants sont des « passoires énergétiques » classées F ; 24,4 % sont classés E ; et 34,21 % D (performance énergétique « moyenne »). Il y a là bien des choses à faire pour améliorer l’efficacité énergétique.
Les transports routiers représentent en France 30 % des émissions de GES et la moitié des particules fines rejetées dans l’air que nous respirons. Un plan de développement de transports en commun efficace doit permettre les déplacements pour travailler, consommer, se soigner, se nourrir, se distraire, s’éduquer sans utiliser un véhicule individuel et à moindre coût. Il faut redéfinir les liens entre l’habitat, les réseaux de transports et les zones de travail, le transport longues distances des marchandises (fluvial et ferroutage). À l’heure où les phénomènes climatiques prennent de l’importance, où la lutte contre la pollution est essentielle, où la perte de vies humaines et des dégradations de la santé sont officiellement reconnues comme dues à la pollution générée par les transports routiers, il est incompréhensible et dangereux de ne pas lancer un vrai plan de développement des transports en site propre.
LE MONDE ÉCONOMIQUE DEVIENT FOU
Le cadre européen du marché de l’électricité, qui aligne les coûts de revient du marché de gros sur la production la plus chère (actuellement les centrales à gaz), nous entraîne vers des aberrations écologiques. Le prix du marché européen s’emballe. L’Espagne et le Portugal, avec l’accord de l’Europe, ont décidé de sortir provisoirement de ce marché pour revenir au vrai prix de production locale, ce que notre pays n’a pas encore envisagé, car enfermé dans des politiques libérales. Le système de l’ARENH (accès régulé à l’électricité nucléaire historique), mis en place par Nicolas Sarkozy en 2010, impose à EDF de vendre à ses concurrents 25 % de sa production nucléaire à un prix inférieur à son coût de production, ce pour favoriser l’émergence de nouveaux opérateurs qui, eux, n’ont pas investi dans des moyens de production. Cela a eu pour conséquence de creuser la dette d’EDF, pourtant chargée d’une mission de service public (Emmanuel Macron vient d’augmenter ce seuil à 30 %), un bel exemple de non-sens de la « concurrence libre et non faussée, sans intervention de l’État ». Le choix politique priorise la finance au détriment d’une maîtrise de l’environnement. Dans le même temps, les entreprises qui ne bénéficient pas de bouclier tarifaire sont écrasées par les prix de l’énergie qui flambent (Veralia, par exemple). Pour gérer cette crise tarifaire, certaines investissent même dans l’achat de groupes électrogènes au gazole afin de se procurer une électricité moins chère. On marche sur la tête pour l’écologie ! Des entreprises se préparent même à cesser leurs activités ou à les réduire en recourant au chômage technique en fonction des cours du marché.
L’électricité et le gaz, nationalisés en 1946 car devant constituer des services publics en tant que biens de première nécessité indispensables au développement économique du pays, rentrent maintenant dans une logique de marché et de spéculation financière. L’Europe s’en émeut mais ne modifie pas la construction de ce marché. Tout au plus elle annonce essayer de limiter le prix du mégawattheure électrique à 180 € sur le marché de gros. Le service public en France l’assurait en son temps à 35 €, mais la spéculation du marché est passée par là.
En 2022, après une limitation à 4 % de l’augmentation des tarifs réglementés de vente pour les ménages, la Première ministre annonce pour 2023 une augmentation de « seulement » 15 % et réfléchit à un mécanisme pour protéger les entreprises et les collectivités territoriales (exclues du bouclier tarifaire de 2022). Le financement de ces mesures sera assuré sur nos impôts ; en d’autres termes, l’argent public alimente la spéculation financière tout en diminuant le chauffage de nos logements. Avec le compteur communicant, on peut débrancher votre chauffe-eau à distance et limiter votre puissance souscrite : à certaines heures, notre consommation d’électricité dépendra de la région, de la météo et de l’état du réseau. C’est la déconstruction des missions de service public, une gestion comptable sans ambition écologique.
En conclusion, la politique en matière d’énergie est symbolique de l’importance accordée à la prise en compte de la crise écologique et des urgences en la matière. Plus généralement, l’écologie doit être avant tout sociale et s’affranchir du capitalisme et de sa spéculation financière qui pille les ressources de notre Terre. Pour ne pas opposer fin du monde et fin du mois, le développement durable doit être porté par des missions de services publics sous maîtrise publique et sous contrôle des populations.
Or en France on est loin d’une planification écologique de long terme.

