green coral reef under water

Les aires marines protégées, couteau suisse de la gestion durable des espaces côtiers, Charles-François Boudouresque*

Protéger la mer, quelle belle idée ! Mais comment dépasser le simple affichage ? « Parc de papier » ou gestion durable de ces espaces ?

*Charles-François Boudouresque est biologiste marin, Aix-Marseille Université et université de Toulon, Mediterranean Institute of Oceanography, CNRS, IRD (campus de Luminy).

Le milieu marin est la cible de nombreux impacts, liés directement ou indirectement aux activités humaines : la surexploitation par la pêche, l’urbanisation côtière, la navigation, le tourisme, les espèces introduites, le réchauffement des eaux… Il en résulte la destruction d’écosystèmes entiers – c’est le cas de l’herbier à Posidonia oceanica en Méditerranée, enseveli sous des terrepleins ou enfermé dans des bassins portuaires – ou la désorganisation des écosystèmes, comme les forêts de Cystoseira, grandes algues brunes, quand la pêche aux prédateurs d’oursin et la pollution favorisent leur surpâturage par des hordes d’oursins ; et encore la disparition au moins locale d’espèces, comme le phoque moine Monachus monachus en Méditerranée occidentale; mais aussi la disparition fonctionnelle d’espèces qui, bien qu’encore présentes, sont devenues trop peu abondantes pour assurer les fonctions qu’elles remplissaient dans l’écosystème. On voit en outre la mortalité massive d’espèces qui ne supportent pas le réchauffement des eaux, tout particulièrement lors d’épisodes de « canicules marines », l’arrivée d’espèces introduites dont certaines « submergent » les espèces indigènes ou la diminution des prises de la pêche artisanale, voire le recul des plages, dû à la destruction des dunes qui régulent le va-et-vient du sable, et cela s’est accentué en Méditerranée par l’enlèvement des « banquettes » de feuilles mortes de Posidonia oceanica, qui les protègent contre l’érosion. Si les aires marines protégées (AMP) ne règlent pas tous ces problèmes, elles en règlent une partie importante. De plus, et c’est essentiel, elles ne les règlent pas de façon compartimentée, par une sorte de juxtaposition de mesures particulières, mais de façon intégrée, et donc globalement cohérente.

DES AIRES PROTÉGÉES DIFFÉRENTES MAIS EFFICACES

Une aire marine protégée est une zone gérée, sur la base de mesures « dures » (la loi) et/ou « souples » (chartes librement consenties), en vue de protéger durablement l’environnement ainsi que le patrimoine historique et culturel ; la durabilité des activités économiques (tourisme, pêche, plongée, etc.) fait généralement partie des objectifs des AMP. Il y a deux approches, en apparence opposées, en réalité complémentaires, dans la gestion des AMP. La première est la stratégie des NTZ (No-Take Zones – zones où toute activité humaine, dont la pêche, est plus ou moins interdite). La seconde est la stratégie MUM (Multi-Use Mana – gement – zonage et ajustement des usages à un niveau tel que les conflits d’usage sont réduits et que les objectifs sont atteints).


Figure 1. – L’aire marine protégée de l’archipel de Port-Cros (parc national de Port-Cros, Provence). Un zonage complexe permet d’éviter les conflits d’usage (par exemple entre pêcheurs artisanaux et plongeurs). Des contraintes sur la pêche, la plongée, etc., assurent la protection et la durabilité des activités économiques.

Le parc national de Port-Cros, avec son zonage complexe (fig. 1) et ses chartes (charte de la pêche artisanale, charte de la plongée) illustre bien la stratégie MUM. En l’absence d’AMP, l’addition de la pêche artisanale, de la pêche industrielle et de la pêche de loisir (dont les captures peuvent être identiques ou même supérieures à celles de la pêche artisanale) débouche sur la surexploitation (fig. 2). Dans les zones surexploitées, les poissons sont représentés par des juvéniles trop petits pour se reproduire ou alors l’un des sexes peut manquer ; en effet chez de nombreuses espèces marines il y a changement de sexe au cours de la vie : on naît mâle avant de devenir femelle, ou bien on naît femelle et on finit mâle). Dans une population surexploitée, où les grands individus sont absents, l’un des deux sexes peut donc manquer. Chez les poissons, contrairement aux mammifères, la fécondité croît avec l’âge. Une très vieille (et donc très grande) femelle peut produire des centaines de fois plus d’oeufs qu’une jeune femelle. Dans les AMP, que ce soit grâce à l’interdiction de la pêche ou grâce à sa gestion intelligente (ce dernier cas est celui du parc national de Port- Cros), c’est tout le contraire (fig. 3). La présence simultanée de mâles et de femelles, ainsi que les vieilles femelles, détermine une production d’oeufs considérable. Une grande partie de ces oeufs, et des larves qui en naissent, est exportée, grâce aux courants, à l’extérieur de l’AMP; en outre, la surpopulation dans la réserve pousse de nombreux adultes à en sortir, et ils repeuplent ainsi les zones périphériques – le processus est nommé spillover (fig. 2) – et peuvent y être capturés par les pêcheurs artisanaux.


Figure 2. – Les poissons, dans une zone surexploitée (à gauche) et une aire marine protégée (à droite). Dans l’AMP, on a une production d’oeufs maximale. OEufs et larves, et même adultes, sortent de l’AMP au bénéfice des pêcheurs artisanaux.

Que la gestion des AMP soit du type NTZ ou MUM, le résultat est similaire. Il y a protection effective du patrimoine naturel ; les herbiers à Posidonia oceanica, les forêts de Cystoseira et les peuplements coralligènes à algues calcaires et gorgones sont dans un état de conservation remarquable ; le mérou brun, Epinephelus mar – ginatus, un poisson emblématique qui avait pratiquement disparu des côtes françaises, du fait de la chasse sousmarine, a lentement reconstitué ses populations dans les AMP de l’archipel de Port- Cros, de Cerbère- Banyuls (Catalogne française), de Scandula et des bouches de Bonifacio. Le maintien et l’essor d’une pêche artisanale durable, au sein des MUM ou à la périphérie des NTZ, en plus de son intérêt économique, a une valeur de sauvegarde d’un patrimoine culturel ; ainsi dans l’AMP des bouches de Bonifacio, le stock de poisson dans la zone gérée durablement et accessible aux pêcheurs artisanaux ne diffère pas significativement de celui de la zone non pêchée (réserve intégrale) ; il est en revanche 7 fois supérieur à celui des zones non gérées (fig. 3). La plongée de loisir est très développée au sein ou au voisinage des AMP, en raison de la richesse en poissons et de la beauté des paysages sous-marins. C’est une activité en plein essor qui, outre son intérêt pédagogique, génère des retombées économiques. Il ne fait pas de doute que les AMP constituent un outil d’une remarquable efficacité pour la protection de l’environnement marin, pour la protection du patrimoine culturel, pour l’éducation et pour l’économie (pêche artisanale, plongée et tourisme durables).  


Un peuplement coralligène à Porquerolles (parc national de Port-Cros), avec de grandes gorgones violettes Paramuricea clavata, vers 40 m de profondeur. Au premier plan, des feuilles mortes de Posidonia oceanica, venues des zones moins profondes, constituent une ressource alimentaire pour la faune du coralligène.
DU LABEL AMP À LA CONSTRUCTION D’UNE GESTION DURABLE

Mais alors, pourquoi n’y a-t-il pas plus d’AMP? Le premier réflexe de tout utilisateur de la mer, face à tout ce qui semble menacer sa liberté (y compris la « liberté » de ne plus rien pêcher ou de « profiter » d’un environnement dégradé) est de se réfugier dans le refus. Le pêcheur croit qu’il est le meilleur connaisseur de la mer (ce qui est souvent vrai) et qu’il en est le meilleur protecteur (ce qui est optimiste). Le pêcheur artisanal se plaint souvent d’être une « espèce n’est plus rentable (ce qui est vrai), mais quand on parle d’AMP il répond parfois, en se contredisant, que du poisson il y en a, qu’il suffit de savoir le pêcher ! Il prétend que, s’il n’y a plus de poissons, c’est à cause de la pollution, ce qui est inexact, même si cette dernière affirmation peut choquer le lecteur peu informé : les contaminants sont un problème pour l’homme (l’individu) qui mange le poisson, beaucoup moins, voire pas du tout, pour la population de poissons. Il ne faut pas confondre impact sur l’individu, précieux par nature, surtout si c’est un humain, et impact sur la population.

Un mérou brun Epinephelus marginatus dans l’AMP de l’archipel de Port-Cros. Dix ans après la création de l’AMP, en 1963, il n’y avait qu’une dizaine d’individus; en 2011, ils étaient plus de 700. Voir des mérous attire dans les AMP des dizaines de milliers de plongeurs.

L’homme en est une parfaite illustration : des milliers d’années de guerres terrifiantes, de massacres, de génocides, d’épidémies dévastatrices et de pollution n’ont pas réussi à empêcher sa prolifération. Quant à la pollution organique, elle peut accroître le stock de poissons, tout simplement parce que c’est en fin de compte une source de nourriture ! Partout dans le monde, et en particulier en France, il n’a pas été facile de convaincre les pêcheurs que les AMP constituent un outil puissant entre leurs mains : pêcher mieux pour pêcher plus. En fin de compte, ce sont des pêcheurs artisanaux qui ont réclamé de nouvelles AMP, ou l’extension des AMP existantes, sur la Côte d’Azur, en Provence et en Corse. Le processus a été lent, difficile, et il a été un succès quand la gouvernance est partie d’en bas (on dit bottom- up en anglais), à la place de mesures imposées d’en haut (top-down), même quand elles sont scientifiquement justifiées. Malheureusement, en Méditerranée la plupart des AMP sont ce que l’on appelle des paper parks, des « parcs de papier » : un bout de papier jauni dans le tiroir d’un gouverneur ou d’un ministre. Il n’y a ni garde, ni conseil scientifique (c’est souvent l’existence, ou non, d’un conseil scientifique qui marque la frontière entre une vraie AMP et un parc de papier), parfois même pas de directeur. La Convention sur la diversité biologique (issue du Sommet de Rio, en 1992) a fixé à 10 % de la surface des ZEE (zones économiques exclusives) la surface qui devrait être érigée en AMP pour protéger le patrimoine biologique et culturel, et pour promouvoir des activités économiques durables. On en est très loin en France, dans les mers qui baignent l’Europe et, d’une façon plus générale, en Méditerranée.


Figure 3. – Le stock de poisson dans la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio (Corse), en kilogrammes de poisson par hectare. Dans la zone activement exploitée par les pêcheurs artisanaux et gérée durablement (en jaune), la ressource ne diffère pas significativement par rapport à la réserve intégrale (en vert : aucune forme de pêche). Les pêcheurs sont conscients de devoir le maintien de leur activité à la présence de l’aire marine protégée, qu’ils ont d’ailleurs activement contribué à mettre en place. (Données communiquées par Jean-Michel Culioli. Présentation modifiée.

De plus, pour « faire du chiffre », les organismes internationaux aussi bien que le ministère français de l’Environnement (sous ses appellations successives, au gré des présidents de la République et des ministres) font feu de tout bois et ne sont pas trop regardants sur les parcs de papier. En France, d’immenses parcs marins (Cap Corse-L’Agriate, golfe du Lion…) et d’immenses zones Natura 2000 sont considérés comme des AMP. Ces zones ont le mérite d’exister, elles évolueront peut-être dans le bon sens, mais pour le moment elles sont tout sauf des AMP. Ce serait rendre un mauvais service à la protection de l’environnement et au développement durable que de laisser croire que ce sont des AMP, alors qu’il ne s’agit – pour le moment – que de peinture verte sur des coquilles à peu près vides.

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